samedi 10 novembre 2018

De la cruauté comme reviviscence de l'Age d'Or



Soixante-deux mille six-cent quarante ans avant Jésus-Christ, l'Homme de Néandertal imprime ses mains en négatif sur les parois de nombreuses grottes réparties sur son territoire eurasien. En face, et au même moment, l'Homme de Cro-Magnon se décide à quitter son territoire africain pour agrandir son espace vital.
C'est le début de l'Age d'Or pour chacun d'entre eux. Et l’ère du Lion inaugura le Paradis terrestre.
« Tout entier à sa passion léonine, l'homme de Tarascon allait droit devant lui » (Alphonse Daudet).
La signification de l’Age d’Or n’est pas la même pour chaque Homme, mais elle désigne néanmoins pour l’un comme pour l’autre une manière de vivre dans l’abstraction pure, au sein d’une communauté primordiale holistique, organique, "anarchiste" solaire. La seule et unique Loi est alors celle du Temps Pulsatile (Dieu) qui s’imprime directement sur le corps, sans aucun medium. Chaque être humain est une combinaison très savante de lettres cosmiques, à l’interface exacte du visible et de l’invisible. L’invisible est alors à l’extérieur du corps, et le visible à l’intérieur. 
Douze fois deux mille cent soixante ans plus tard, après que le point vernal ait désigné tour à tour chacune des douze constellations zodiacales, le Cro-Magnon pénètre en Eurasie et le Néandertal cesse aussitôt d’orner ses grottes : les deux quittent de concert les abords du Cercle originel et chutent dans les abîmes du Temps linéaire. C’est la naissance de la disharmonie, c’est-à-dire du Mal. D’or, le Lion se fait d’argent.
La peur de perdre la vision de Dieu devient alors le viatique de tous. Chaque communauté éprouve le besoin impérieux d’écrire elle-même la Loi sur le corps vivant de chacun de ses enfants, car la Loi ne s’imprime désormais plus toute seule. Et lorsque l’enfant, qui ne connaît que Dieu et pas encore son corps, atteint un âge où il découvre la plénitude de ses fonctions organiques et risque par conséquent d’oublier Dieu, c’est-à-dire l’harmonie des sphères cristallines qui régit sa communauté, cette dernière se fait un devoir impérieux d’inscrire la Loi sur son corps afin qu’il n’oublie jamais l’éternel. 
« La marque est un obstacle à l’oubli, le corps lui-même porte imprimées sur soi les traces du souvenir, le corps est une mémoire » écrit Pierre Clastres dans De la torture dans les sociétés primitives.
Fonction éminemment spirituelle de la cruauté. Le premier prêtre de l’histoire – car l’histoire ne débute pas avec l’écriture sur les parchemins, mais avec l’écriture sur les corps – est celui qui se souvient suffisamment du Temps pour en creuser à jamais la trace dans la chair sanglante des enfants si heureux d'être terrorisés.
Qui aime bien torture bien.
D’où l’avènement de la hiérarchie sociale.
Pour les marxistes, ces hommes qui voient tout à l’envers, la hiérarchie est le fait d’imposteurs et d’escrocs qui se sont emparés des rênes du pouvoir afin d’opprimer le peuple de manière de plus en plus efficace. Ces rousseauistes sociaux pensent que le peuple est naturellement bon et éternellement exploité.
En réalité, la perte progressive de substance "divine" au sein de l'espèce humaine (du fait de l'éloignement progressif de l'instant de la Création) a fait que certaines personnes plus hautement qualifiées que les autres ont décidé de structurer la société afin de combattre au mieux les effets de cette perte au niveau social. 
Neuf fois deux mille cent soixante ans plus tard, l’homme devient si oublieux de Dieu qu’il en vient à inventer l’Art - sous l'égide lunaire du Scorpion. C’est alors l’Age de Bronze, et la glaciation de Würm est en passe de se terminer. Les histoires de la lettre et de l'être continueront à s'entrecroiser en se découplant par amplification autodestructrice : l'écriture sur parchemin et la mise à mort sociale de la transcendance, l'imprimerie (isolement des lettres) et les villes modernes (isolement des êtres), l'ordinateur (fragmentation de la lettre en pixels) et la division de l'homme post-moderne contre lui-même, et enfin internet (délocalisation instantanée de chaque pixel) et la fuite instantanée de chaque être hors de lui-même par écran interposé. Pour l'homme, le Temps n'est plus désormais qu'une ligne droite qui s'est indéfiniment raccourcie pour se ramener à ses propres dimensions : une droite qui s'est ramassée et concentrée en un seul point.
En cette fin de l'ère du Poisson, le Temps n'est plus qu'un pixel cosmique. Il s'agit désormais de mettre tout en oeuvre pour élargir ce point afin de retrouver la circularité pulsatile originelle, désenfouir Dieu du chaos multilatéral et a-dimensionnel, faire surgir l'Esprit - ce suprême liant - de la solitude agglomérante.
Abellio écrivait que l'éclosion de la matière au sein de l'Esprit était un Miracle, mais que l'éclosion de l'Esprit au sein de la matière était un Miracle de Miracle.
Cette naissance de l'esprit au sein du corps humain - répondant ainsi à la prophétie de saint Athanase disant que si Dieu s'était fait homme, c'était pour que l'homme se fasse Dieu - relève d'une démarche physiologiquement inverse à celle de l'impression de la Loi sur la chair des initiés pratiquée dans toutes les sociétés primitives. Ce sont désormais les êtres secrets et solitaires, les enfants de la Lune et de l'harmonie cosmique qui se devront d'imprimer la Loi sur toutes les élites injustifiées de notre société démocratique, c'est-à-dire sur nous tous. Chacun d'entre nous, l'un après l'autre, précautionneusement, nous subirons la lente et horrifique circoncision du coeur de la part de ces enfants-loups - usant alors sur nous de la plus grande des cruautés imaginable.









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