dimanche 25 février 2018

Jean-Paul Bourre, le dernier meneur de loups

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Ce mois de janvier 2018, la revue L’Incorrect publiait en page 9 mon portrait de Jean-Paul Bourre, le dernier meneur de loups de la Gaule surnaturelle et enchantée.


(c) Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

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Le texte ci-dessous est la première version de ce portrait (raccourci pour la publication).


Dans un texte portant sur l’intérêt de la pensée de Savitri Dêvi Mukherji pour retrouver la lumière de nos origines d’avant la grande séparation du néolithique, le grand écrivain roumain Jean Parvulesco citait une sentence essentielle de l’historien des civilisations Cristof Steding : « Afin qu’une nation ou une race atteigne le plan supérieur auquel correspond l’idée d’Etat ou d’Empire, il faut qu’elle soit frappée et transformée par la foudre d’Apollon, par le feu des hauteurs ».
Or, ce qui est vrai pour les peuples l’est également pour les prophètes, les combattants ou les artistes. Certains ne peuvent agir que par illuminations soudaines, miraculeuses épiphanies ou déchirures irrémédiables. Ce ne sont généralement pas de simples acteurs de leur société : ils ont le sens aigu du temps qualifié et la pratique exercée du Kairos : ils fondent des civilisations lorsque l’époque est à la genèse, ou bien ils les exterminent lorsque l’Apocalypse l’exige.
L’écrivain et meneur de loups Jean-Paul Bourre est de cette trempe. La foudre d’Apollon a revêtu pour lui un nom terrible, le nom d’un diamant noir qui irradie les profondeurs des âmes les plus intraitables : le Comte de Lautréamont.

Jean-Paul Bourre a soixante-et-onze ans, et il a écrit soixante-cinq ouvrages. Des plaquettes de poésie enflammée, des récits de guerre au Liban ou en Croatie, des entretiens visionnaires et hallucinés, des romans barbares et psychédéliques, des essais sur la fonction nodale et quantique de la mort, sur l’Europe mystérieuse et souterraine des vampires et des loups-garous ou bien sur l’ivresse des chasseurs de l’impossible, des biographies enchanteresses et voluptueuses de Nerval, Villiers, Sade et même Johnny Hallyday, ou encore des méditations sanguines et célestes sur Marie, le Tao ou les indiens d’Amérique. Rien de linéaire, rien de systématique. Aucun esprit d’analyse. Jean-Paul Bourre travaille par synthèses disjonctives et offrandes rythmiques. Chacun de ses livres est un viatique sans retour vers la connaissance par les gouffres.
Quel que soit le sujet traité, Bourre apparait toujours comme le dernier meneur de loups de la Gaule surnaturelle et enchantée, même au détour d’une ruelle tortueuse de Venise ou au sein d’une bande de blousons noirs en route vers la Mecque de glace du Pôle Nord.

Sous un large chapeau, voici le visage ferme et grave d’un petit garçon illuminé par la joie tragique des solitaires. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il est toujours prêt à se déguiser en un personnage nouveau qui éclairera d’une manière ou d’une autre sa fidélité absolue envers l’enfance, son romantisme intégral du marcheur désespéré en direction de la lumière des profondeurs.

Il a fallu attendre la publication de son autobiographie Guerrier du rêve en 2003, pour découvrir ses années d’enfance en Auvergne, cette « île de granit solidement fortifiée, une thébaïde du temps de Gengis Khan où l’on apprend les secrets du feu ». On le voit dans sa chambre s’ouvrir dès l’âge de onze ans à Lamartine, Baudelaire, Alain-Fournier, au « terrorisme de Rimbaud », … Il écoute Les Chats Sauvages, joue du couteau avec ses potes dans les fêtes foraines d’Issoire, délave ses jeans à l’eau de Javel ; il se retrouve un jour dans le journal La Montagne – et même Paris-Presse l’Intransigeant – pour avoir attaqué un collège de jeunes filles avec des chaines de vélos.
Et puis, à l’âge de dix-huit ans, voici venir l’instant décisif du passage du feu. La foudre disruptive d’Apollon. Une décharge cosmologique enclenchée par Lautréamont en personne, une certaine nuit d’épouvante de 1964. La nuit terrible du 28 mars 1964. Le père de Jean-Paul conduit la Panhard Tigre comme un fou, prend les virages de la Ribeyre à toute vitesse et les dents serrées. Sa mère est assise derrière, à la place que lui – Jean-Paul – prend habituellement. Son père appuie à fond sur l’accélérateur, dirigeant ses talons en avant et non en arrière. Mais ne chevauche pas la Tigre qui veut : l’équipage pénètre soudainement plus loin dans de nouvelles landes inexplorées. Un pneu éclate, et la voiture tombe avec fracas dans les flots noirs de l’Allier. Une sœur de Jean-Paul meurt sur le coup, ainsi que sa mère – morte à sa place. Le fils détourne respectueusement ses yeux de la contemplation auguste du fantôme maternel. Sur la plage arrière du véhicule trônent Les Chants de Maldoror, édition de poche à couverture noire, la page cornée indiquant cette phrase noire soulignée au feutre noir : « Toi jeune homme ne te désespère point ; car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire ». Des bouts épars de pare-brise s’incrustent à jamais en poussière cristalline dans la reliure froissée…
Saint Austremoine de Clermont avait jadis combattu un dragon dans les méandres de cette même rivière tumultueuse. Telle est la ligne de haute tension qui traverse toute l’œuvre de Bourre : la présence sourde, antique et obscure du Dragon. Il faut lire L’Elu du Serpent Rouge, ce fulgurant polar métaphysique axé sur la structure architectonique de Paris, pour découvrir le Dragon de la rive droite de la Bièvre, maîtrisé pour un temps par Guillaume d’Orange mais qui ne demande qu’à franchir à nouveau le seuil du visible dans une chapelle profonde de l’Eglise Saint-Médard.

Jean-Paul Bourre est un païen intégral, un paysan celte des hauteurs. Il mange de la terre, boit l’eau des rivières et ôte son chapeau lorsqu’il croise une statue de la Vierge Marie. Il ne cesse de hanter l'envers de notre pays, sa part bénite, archaïque et tectonique, sa part sylvestre et guerrière. Car il s'agit bien de cela : une France cachée derrière la France... Et tous sont loin d'imaginer ce que la Gaule cache dans ses replis humides et sauvages. C’est ce que dit Bourre à Tony Baillargeat dans Le réveil de Kernunos, le seigneur des forêts gauloises : « Que fait l'homme libre face à un despote ? Il lui promet la plus haute branche d'un chêne. C'est cet état d'esprit que nous avons perdu. Malgré tout le sang qu'ils ont sur les mains, on les voit venir parader à la télévision, impunis, comme dans le plus mauvais cauchemar. Il y a encore de solides branches dans nos forêts gauloises ».

Laurent James, 10 décembre 2017