vendredi 17 juillet 2015

Le loup de la première heure




            Ce soir, dès que tombera le crépuscule sur ces lieux magiques d’où l’Huveaune surgit des profondeurs minérales, en cette première heure où noircissent les pentes montagneuses de la Sainte-Baume, je partirai. Cela fait de nombreuses années que tu m’attends au sommet, toi mon aimé. Il a fallu patienter bien longtemps, avant de parvenir à cette belle coïncidence tant espérée entre ce jour béni du sept juillet et la pleine Lune pour se décider à célébrer enfin nos retrouvailles, toi mon ami, mon aimé, ma chair secrète et lumineuse.

            Je commencerai par trouver les rives de cette onde lacrymale et douce. Là, je m’agenouillerai et boirai lentement quelques gorgées, à l’endroit précis où s’abreuvent les loups du massif. Ensuite, je m’immergerai complètement dans la rivière, nu et lent, attentif à la gravité de chaque mouvement de mes paumes.

Ayant réendossé mes vêtements, j’irai par la forêt, prenant bien soin d’emprunter ces chemins connus seulement par quelques-uns, où les druides jadis se rendaient, solitaires, afin de cueillir les plantes nécessaires à leurs breuvages porteurs de lumière. Ces druides rendaient parfois visite à la grande déesse en sa grotte aux œufs, la grande déesse au nom toujours changeant mais dont la présence, aussi intangible que vaporeuse, est immémoriale. Née dans les confins obscurs de la Grande Ourse, elle prit le nom d’Artémis lorsqu’elle traversa la Voie Lactée en acquérant des centaines de prodigieuses mamelles jaune citron sur sa poitrine ardente. Mais, depuis, elle se mit à pleurer pour des raisons qui déchirent l’entendement, et ses prunelles rubescentes inaugurèrent alors le règne d’une nouvelle couleur et d’un nouveau désir, un désir mordant et persistant : celui du retour à la maison.

            Après avoir franchi le rideau épais d’arbres profonds bruissant de rires aigus et de chants stridents, j’irai par la montagne rocheuse qui surplombe toutes les menues habitations elfiques. Là, en cet endroit où je serai soudainement à découvert, une douche de lumière sélénique chutera abruptement sur mon être enchanté. Et lorsque j’arriverai enfin sur ce large plateau de calcaire blanc que mes yeux connaissent comme leur poche, je me concentrerai enfin sur mon univers intérieur car ton absence me deviendra alors insoutenable, et l’ultime cérémonie assomptionnelle revêtira ses premiers atours. Car je ne pourrai alors demeurer loin de toi plus longtemps, toi mon aimé, ma chair secrète et lumineuse, mon haut vertige.

            Je n’irai pas vite, non, j’irai très lentement, marchant en suivant soigneusement des cercles concentriques imaginaires tracés entre les cailloux et les herbes odorantes. J’aurai en main droite un couteau, et une huitre aux bords découpés comme une calanque ornera ma main gauche. Je marcherai les yeux tournés vers le dedans, à la recherche de mes pensées incantatoires les plus interdites, sourd à toute couleur et aveugle à tout frémissement sonore. Je mâcherai des monceaux de chair innommable, et mes bras se livreront à une liturgie de gestes inédits. Accélérant quelque peu mon mouvement rotationnel, de la périphérie du plateau jusqu’en son centre supposé, je saurai multiplier ma présence au visible et réunifier mon absence à l’invisible. D’inconnu, je deviendrai connaissable. Mon dos courbé épousera les lignes de crête de l’horizon, et mes mains se décroiseront pour presser la chair des arbres contre ma poitrine.

Pleine comme un œuf, la Lune sera prête à m’accorder ce qu’elle comprendra que je lui demande. Mais qui saura m’aider à trouver le passage, qui effectuera le lien entre la Couronne de vie et moi ?

Je discernerai soudain un mouvement obscur derrière une roche. Je verrai surgir un large chapeau, bientôt suivi d’un visage ferme et grave couvert d’une fine penture verte. Je reconnaitrai immédiatement Jean-Paul Bourre, le dernier meneur de loups de la Gaule surnaturelle et enchantée. Le messager terreux de toutes les prédestinations lunaires. Jean-Paul Bourre, le paysan cosmique. Le celte cornu. Le vénitien insubmersible. Le désenfouisseur de la main gauche de Cervantès. Le romantique de la Tour Montparnasse. Le bâtisseur de châteaux en enfer. Jean-Paul Bourre, le Chouan gyrovague. Le héros fantomatique. Le compagnon secret des prêtres en cavale. La drogue dure des blousons noirs. Le tarologue tantrique. Le mage de l’Apocalypse. L’extra-terrestre auvergnat. Jean-Paul Bourre, l’amoureux de la Sainte Vierge et de Maponos. L’Hyperboréen des Thermopyles. Le forestier wagnérien. Le marcheur liturgique. Le cicatrisé de l’intérieur. Le vampire des tombeaux vides. L’européen souterrain. Le chasseur rouge. Le Grand Ancien du Gévaudan.

Le loup de la première heure.

            La tristesse me quittera à la vue de l’intercesseur, et la nuit sera pour moi comme le jour. Jean-Paul Bourre allumera un feu sous un trépied de fer, afin de porter de l’eau à ébullition. Il y jettera quantité de plantes charnues, sans qu’un seul mot ne s’échappe de sa bouche. Je le regarderai, fasciné, avant de lui offrir mes vêtements pour qu’il ne les frotte avec une graisse épaisse extraite de son antique besace.

Je m’habillerai de nouveau, puant comme mille diables. Jean-Paul Bourre s’approchera lentement de moi, placera une peau de loup autour de mes reins, en nouera les pattes dans mon dos, et assènera une claque intensément rude sur ma nuque molle. Puis il disparaîtra comme par désenchantement.

La transe animale s’emparera alors de moi comme d’une sainte en pleurs. Je fouillerai la terre avec mon nez, je dévorerai des feuilles d’arbres et des herbes amères. J’avalerai des escargots comme un puits sans fond. Mon gosier sera étoilé de spirales de sang raisiné, les coquilles en miettes comme autant d’hosties pharyngées.

Et puis je courrai pendant neuf longues minutes à travers les petits bosquets épineux de la garrigue, tandis que le vent se décidera à souffler comme une bête. Le soleil de minuit brillera alors de mille feux. Et l’extase sera complète.

            L’Esprit élèvera mon regard vers l’or vert du Grand Chariot, bien au-delà des voilures fleuries des espaces intermédiaires. Exposé à tous les grands vents, j’entendrai la musique orphique jouée par la déesse des origines, la déesse à la lyre créatrice de toutes les harmonies de vie et de mort. La pierre rouge deltaïque, lovée au creux de mon nombril depuis ma naissance, se fera légère et m’élèvera vers l’Origine suprême, vers ce lieu principiel où tu résides depuis si longtemps, toi ma chair secrète et lumineuse, toi mon haut vertige, toi mon fils à la chair galactique. Et quand j’arriverai, tu mettras sur ma tête une couronne de houx vert et de bruyère en fleur, et Marie la Verte me sourira, et l’attente de l’aube sera consacrée aux contemplations de mon fils mort, vivant, retourné roi du feu et bénéficiaire du mariage occulte du Soleil et de la Lune.

 



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