mardi 5 novembre 2013

Servitude de "Libération"

La mort récente de journalistes français au Mali me donne envie de remettre en ligne un texte que j'avais écrit sur Florence Aubenas en 2005, sur le défunt site Subversiv.com.

J'étais en train de cracher sur les lauriers-roses et les brins de lavande qui encombrent la tombe d'Albert Camus, lorsque j'appris la libération de Florence Aubenas. Je quittai aussitôt Lourmarin en pleurant des larmes de haine. Ainsi, toutes ces campagnes leucotomisantes à la gloire de la journaliste de Libération semblaient avoir porté leurs fruits : banderoles païennes au cœur des plus grandes villes de France, décompte minimaliste des jours de captivité au journal télévisé, interventions « d'écrivains » dans les quotidiens nationaux et régionaux (permettant à quelques insoutenables croulures comme Luc Lang de dérouler leurs pathétiques prosodies poisseuses à la gloire du « mouvement du monde »),… Même le phare du Planier a été souillé des célèbres photos totémiques, juxtaposant les visages pâles (a-t-on déjà vu un Arabe aussi livide que Hussein Hanoun  ?) au-dessus des abysses liquides fouettant l'île minérale avec ardeur / mon Dieu, ces pixels arrogants de bêtise livide en vigie sur l'envers de la Terre, son derme bleu reflet du ciel mosaïque… Voir ces symboles du combat des lâches transparaître sur les méduses, souiller la peau des rochers génésiaques, quelle tristesse infinie…
 
Je suis comme tout le monde, comme n'importe quel mec normal de moins de quarante ans vivant en Occident, pour la mort physique de tous les journalistes, concrète, réelle, agonisante, sanglante, les passer au fil de l'épée, leur trancher la gorge gargouillante de sang mauvais, leur exploser le palpitant à la dynamite, leur cabosser le crâne à coups de marteau en fonte, leur scier la nuque à la scie à métaux,... Qu'on me trouve un autre moyen d'en finir avec la 'société du spectacle' et je suis preneur ; mais personne trouvera, c'est strictement impossible, tout a déjà été analysé dans les moindres recoins, c'est ainsi.
 
Tout de même, il suffit de regarder, d'un petit peu près, telle belle gueule de journaliste bien typique, homme ou femme, de caractère, pour être à jamais… Ces yeux qui épient, toujours faux à en blêmir… ce sourire coincé… ces babines qui relèvent : la hyène… Et puis tout d'un coup ce regard qui se laisse aller, lourd, plombé, abruti… le sang du faux écrivain qui passe… Ces commissures naso-labiales toujours inquiètes… flexueuses, ravinées, remontantes, défensives, creusées de haine et de dégoût… pour vous !… pour vous l'abject animal de la race ennemie, maudite, à détruire… Cela devrait vous faire hurler… tressaillir, s'il vous restait au fond des veines le moindre soupçon d'instinct, s'il vous passait autre chose dans la viande et la tête, qu'une tiède pâle rhétorique, farcie de fifines ruselettes , le petit suint tout gris des formules ronronnées…
 
Alors dites, pour une fois que des mecs font le boulot à votre place… Vous allez pas vous déguiser derechef en irréductible gaulois, faire la fine bouche en remuant le verre de vin devant le luminaire tout en affichant une grimace d'œnologue déçu… C'est comme avec les Corses : tout le monde connaît parfaitement les nuisances que Paris provoque dans les régions françaises, tout le monde discute chaque jour de l'incompétence haineuse de ce lourd cafard qu'est la capitale de notre pays centralisé comme un trognon de pomme tout sec, et il suffit qu'une poignée de gaillards prenne le discours au sérieux, relève enfin les manches pour attaquer le truc à la racine, et le bavardeux s'écarte soudain de la conversation, tout penaud de découvrir qu'il existe des gens qui ne parlent pas pour ne rien dire, juste pour passer le temps avant de retourner au turbin…
 
Vous souvenez-vous de ce qu'a déclaré Florence Aubenas à 19h35 ce dimanche 12 juin, devant les micros et caméras à l'affût de sa légendaire décontraction ? « La télé, ça remonte le moral. Voilà pourquoi, ce soir, je suis si heureuse : il y a tant de télés ! ». Quelques minutes après, Serge July s'approchait d'elle pour lui décocher un bisou sur la joue droite. La libération de la petite de Libération , quelle aubaine pour le Gauchiste numéro 1 de France ! La grande affaire de sa pré-retraite, la redorure du blason merdeux, transformant d'un coup le bourgeois ventripotent pour plateaux télé Ockrent en combattant hardi de tous les fascismes, le patron responsable qui va lui-même chercher son employée à la prison de Miniville où le gendarme l'avait enfermée par erreur avec son chauffeur Oui-Oui  ! De retour au village, tout le monde fait la fête au barbu mou et à sa favorite. Pour marquer l'événement, et pour la première fois de sa longue histoire de quotidien de toutes les défaites françaises, Libé va même afficher sa une sans aucun jeu de mots : MERCI, tout 'simplement' ! Il faut savoir retrouver son sérieux quand on est directement atteint dans le gras du bide, n'est-ce pas ? Les calembours haineux, on les réserve aux autres, ça suffit bien comme ça.
 
 
Une fois la cérémonie terminée, le grand écrivain Christian Chesnot finira par avouer: « Lorsque Florence est descendue de l'avion, j'ai eu un petit peu le cœur qui s'est mis à battre plus fort ». Pauvre vase visqueux vomitif, j'espère vraiment que toi et ton pote Malbrunot vous irez le plus loin possible avec votre bouquin, que vous l'adaptiez en reportage chez Charles Villeneuve et puis en film avec Daniel Auteuil et Philippe Torreton pour vous incarner, histoire que tout le monde finisse bien par comprendre quel est votre véritable fond, ce qui constitue intimement le cœur pourri d'un journaliste : l'indécence permanente, la volonté de s'afficher comme le modèle-type de l'héroïsme, l'orgueil exigu du travail presque fait, la susceptibilité à fleur de peau, l'infinie laideur psoriasique du cerveau squameux jusqu'à la lie…
 
Nous sommes tous otages du journalisme. Cette corporation est née vers le milieu du dix-neuvième siècle, en même temps que la démocratie moderne et le capitalisme : c'est très loin d'être un hasard. Leur pouvoir est bien plus puissant que ceux de la finance, de la politique ou de l'armée : il est essentiellement métaphysique, iconique, satanique. Il est décrit dans le détail au chapitre IX.20-25 de la Genèse : parmi les trois fils de Noé, l'un d'eux fut maudit car lorsqu'il surprit son père enivré et nu dans sa tente, il en informa ses deux frères au lieu d'agir directement sur la réalité en le recouvrant d'un manteau. Il est impossible de trouver une condamnation plus ancienne du média informatif, car nous sommes à l'aube de l'humanité. Sem et Japhet sont bénis par Noé, et sommés de mettre Cham (comme caméra) en esclavage, introduisant ainsi la plus saine des discriminations raciales dans l'organisation sociale : celui qui désire informer ses frères de leurs faits et gestes, les parasiter de son œil-de-bœuf vert-de-grisé par une anémie congénitale, doit être impitoyablement traité comme une merde.
 
 
Chaque fois qu'un journaliste revient vivant de sa mission, c'est un peu plus de liberté qui est perdue en ce monde. J'apprends que la journaliste de L'Humanité Anne-Sophie Le Mauff , à qui l'ambassadeur de France à Bagdad a une nouvelle fois réclamé qu'elle quitte l'Irak, a expliqué qu'elle pouvait "difficilement" partir : cette connasse se croit sans doute indispensable au « mouvement du monde », absolument nécessaire à la giration spiraloïde du Grand Tout. Il paraît que les ravisseurs avaient revêtu Florence Aubenas d'un jogging sur lequel se trouvait la mention « Titanic ». Quelle grandiose trouvaille, quel humour souverain, quelle démarche bellement discursive ! J'espère sincèrement que lorsque Anne-Sophie Le Mauff se fera kidnapper par des sunnites en pleine forme, ils lui imprimeront au fer rouge sur le dos la phrase suivante : « JE ME CROYAIS INSUBMERSIBLE. EN ME FAISANT EGORGER SUR INTERNET, JE VOUS RENDS LA LIBERTE ».
 
Laurent James, Subversiv.com, 19 juin 2005

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