mercredi 17 octobre 2012

Lire Parvulesco chez Kemi Seba

« Il faut que les Grands Galactiques nous reviennent comme aux Temps anciens qui sont déjà les Grands Temps de demain. Il faut prier pour que s’accomplisse le mariage de l’alpha et l’oméga en nous et en dehors afin que survienne le Grand Monarque, le Mahdi et les Cosaques ! »

Tony Baillargeat




C’était en mai dernier. Je me retrouvai à nouveau au Sénégal. Ce fut très intense, une période de très grosse chaleur : 35°C à Dakar, presque 50°C à Ziguinchor. J’y repense aujourd’hui, alors que le froid mistral perçant se met à souffler dans les rues marseillaises.

J’ai dévoré trois ouvrages en parallèle durant cette quinzaine en ébullition, ces longues journées portées au fer rouge par une terrible combustion interne des organes, le foie flambant en torche vive. Ces trois livres sont : « L’étoile de l’empire invisible » de Parvulesco, « Le collier du prêtre Jean » de John Buchan, et « Le roman d’un spahi » de Pierre Loti. Trois romans sourdement entremêlés, totalement interdépendants dans leurs architectures conflagrationnelles à vocation céleste et nécromantique. On pourrait même parler de nigromancie, tant les morts qui peuplent ces livres sont noirs, des morts dont l’absence servira aux vivants de révélation à la fois crépusculaire et révolutionnaire. Car ces trois livres sont authentiquement et terriblement révolutionnaires.

Que décrit vraiment le baron Buchan, dans son épopée guerrière mettant en scène l’activation d’une volonté de libération totale de l’Afrique, publiée de manière tout à fait visionnaire en 1910 ? Il nous montre l’émergence d’une prise de conscience continentale d'une unité spirituelle, sous l’égide de l’héritier de l’ancien Empire d’Ethiopie, ce Prêtre Jean qui déclare à ses guerriers : « Héritier de Jean je suis à présent devant vous comme prêtre et comme roi. Roi, je le serai demain. En ce moment je suis prêtre et j’intercède pour mon peuple ».
Un Roi du Monde nègre, une synthèse vivante et agissante des trois grands guerriers sénégalais du XIXè siècle qui luttèrent, chacun suivant sa propre voie, contre la France, c'est-à-dire contre l’Occident. Il s’agit de El Hadj Omar Tall, de Lat Diop et du Cheikh Amadou Bamba. Le premier fonda un empire théocratique étendu du Sénégal jusqu’à Tombouctou, se livrant à une concurrence de type impérial avec la France ; le deuxième brandit l’islam contre l’occupant. Quant au troisième, le Touba anti-toubab, il choisit la voie religieuse pure, la mystique polémologique sans guerre de tranchées, fondant la confrérie mouride pour bien montrer aux français qu’ils n’avaient aucune importance dans sa vie propre.

Ces trois Kshatriyas utilisèrent peut-être des mots semblables à ceux du héros de John Buchan, lorsqu’il s’adresse à ses soldats rugissant d’électricité musculaire : « Qu’avez-vous gagné au contact des Blancs ? Une civilisation bâtarde qui a énervé votre virilité ». Seuls les gens qui n’ont décidément rien compris à l’Esprit pensent que l’art – la littérature ! - est révolu. C’est l’Apocalypse qui est derrière nous, pas la Jérusalem Céleste. Les gens pensent toujours de manière dualiste, ce sont tous des enflures de cathares, des éperdus de pureté infoutus de se laver la gueule, des paumés si fatigués de vivre qu’ils se croient ressuscités avant même d’être morts. Ô incohérence temporelle ! Ils ont la même mystique que les passagers du Mayflower : repartir à zéro en raturant, s’il le faut, les paroles de la Vierge. D’ailleurs, ils finiront tous au Canada. Qui vous dit que le fait de lire trois livres en Casamance m’a empêché d’y vivre quelques terribles aventures ? Mais je n'évoquerai pas maintenant la cosmogonie vivante des Diolas, ni les cérémonies initiatiques pratiquées dans la forêt d’Enampor, ces libations méditatives sous la pluie ignifugée et le Ñái Ñái drastique du Mof Ewi. En réalité, si je ne suis jamais fatigué, la raison en est bien simple : c’est parce que je ne dors pas.


J’ai terminé de lire « Le Roman d’un spahi » juste avant de rencontrer Kemi Seba. On croise chez Loti une ancienne servante de El Hadj Omar Tall, et un soldat de Faidherbe qui porte un toast à ceux qui sont tombés à la bataille de Mecké contre Lat Diop.
En arrivant dans le quartier de M’bao, situé bien après Pikine et Thioroye, j’étais encore pénétré par la tragédie languide de Jean Peyral, un sombre vortex mortifère dans lequel se noie le spahi des Cévennes, qui découvre l’islam au crépuscule sur les plages de Saint-Louis :

« Les crêtes des dunes bleues devenaient roses ; des dernières lueurs horizontales couraient sur tout ce pays de sable ; le soleil s’éteignait dans des vapeurs sanglantes, et alors tout ce peuple noir se jetait la face contre terre pour la prière du soir.
C’était l’heure sainte de l’Islam ; depuis la Mecque jusqu’à la côte saharienne, le nom de Mahomet, répété de bouche en bouche, passait comme un souffle mystérieux sur l’Afrique ; il s’obscurcissait peu à peu à travers le Soudan et venait mourir là sur ces lèvres noires, au bord de la grande mer agitée.
Les vieux prêtres yolofs, en robe flottante, tournés vers la mer sombre, récitaient leurs prières, le front dans le sable, et toutes ces plages étaient couvertes d’hommes prosternés. »


Kemi Seba est un homme très calme et souriant, comme tous les véritables révolutionnaires. Son maître est le Dr Khalid Muhammad, qui fut l’un des premiers à lier les cosmogonies antiques africaines avec les religions révélées. Il en a tiré un enseignement fondamental : l’enracinement doit s’opérer dans une Afrique non pas fantasmée mais originelle, c’est-à-dire que les multiples envahisseurs chrétiens ou musulmans n’ont aucunement dénaturé l’Afrique, mais l’ont au contraire ravivé et refleuri, comme une nouvelle mangrove redonne la vie au palétuvier millénaire et fatigué.

Cette question évoque les rapports entre la Nouvelle Droite et le christianisme : le paganisme européen a-t-il vraiment succombé sous les coups de boutoir de Jésus-Christ ? Pour Kemi, c’est là toute la différence entre l’afrocentrisme et le panafricanisme. Il considère que le plus grand ennemi de l’Afrique sont ses élites. Le courant afrocentrique préconise le choc des civilisations intra-africaines : il faudrait éliminer les monothéismes « importés », et revenir à la pureté animiste d’antan. Mais de quelle pureté parlent-ils, ces païens de pacotille ? « L’Afrique antique comme celle d’aujourd’hui a toujours été monothéiste et non polythéiste, monolâtrique, hénothéiste, panthéiste ou encore animiste comme le prétendent les spécialistes auto-proclamés de la religion africaine. Où que vous alliez en Afrique, vous trouverez l’Etre Suprême » écrit fort justement Fari Taheruka Shabazz.
Et au Sénégal, où que l'on aille, on trouve le Cheikh Bamba.


Pour les afrocentristes "néo-droitistes", en fait, les religieux sont des aliénés. C’est à une balkanisation spirituelle accélérée qu’ils aspirent.

Kemi Seba est pour un monde multipolaire. Ca semble facile à dire, mais ça l’est moins à faire.. Il a participé à la construction d’un village de huit hectares nommé Dalaal Diam, situé à cinq kilomètres de la Somone. La diversité des croyances est la plus grande richesse de ce village, avec des chrétiens, des rastafaris, des musulmans. Le jour où on verra un survivaliste suisse bâtir une église dans son centre d’autonomie temporaire, on m’appellera !

Le credo de Kemi Seba, c’est celui de Marcus Garvey : « Back to Africa. ».

Il est panafricain comme Douguine est eurasiste. Il est des nôtres, car il est des siens.

Car je pense que l’Afrique antérieure n’a rien à voir avec l’Europe antérieure. Deux origines distinctes, conduisant à deux destinées, deux eschatologies différentes. De la même manière que la guerre moderne contre la liberté trouve son aboutissement dans la démocratie quantitative, le sommet du racisme moderne, c’est l’antiracialisme universaliste. On peut être blanc raciste anti-noir, noir raciste anti-blanc, et même blanc anti-blanc ou noir anti-noir, on ne sera jamais autant profondément raciste qu’un anti-raciste juif.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire