dimanche 22 janvier 2012

La cathédrale johannique d'Angers

Le huit décembre dernier, j’étais invité à Angers pour participer à la soirée de lancement du livre « L’Anjou en toutes lettres », un abécédaire amoureux des terres angevines écrit par Bruno Deniel-Laurent et Raphaël Bodin.


Comme je dis souvent, j’invite chaque Gaulois à investir les capacités mythiques de sa propre terre, endosser la défroque du détective métaphysique pour enquêter sur l’histoire spirituelle vivante de son territoire. Ici, les deux comparses de feu – Cancer ! ont établi un scrupuleux panégyrique de toutes les particularités civilisationnelles de leur patrie (religion, histoire, géologie, gastronomie, viticulture).

La soirée était très réussie. J’ai rarement vu autant d’assoiffés d’un seul coup (deux ou trois cent !). Il y avait des vignerons de solide stature, des cavaliers de Saumur, des polyglottes coréens, des confréries organiques (celle des Faiseux de Rillauds ou des Buveux de Bernache), des penseurs rabelaisiens, des joueurs de bouzouq, des paludiers gouailleurs, des cuisiniers thaïlandais et des bardes andégaves. J’ai été réquisitionné pour déclamer une demi-douzaine de textes, dont celui sur Béhuard, « un îlot immutable paresseusement caressé par les bras langoureux de la Loire » où se trouve une église dans laquelle « la petite Vierge noire, sculptée au Moyen Age dans un bois de noyer, a quelque chose de chétif, malaisé, exotique, elle semble comme écrasée par la magnificence de son diadème, la rutilance de sa robe cerclée de diamants ».

Cette soirée se tenait dans un salon en bordure d’une petite rue pavée que je n’ai eu aucun mal à trouver. Elle est en effet située dans le prolongement du pont-levis du château d’Angers, au sein duquel j’avais passé l’après-midi pour contempler l’immense tenture de l’Apocalypse.



Réalisées au quatorzième siècle sur la demande de Louis Ier d’Anjou, ces tapisseries ne sont rien de moins qu’une authentique cathédrale médiévale, un flambeau de lumière johannique qui troue l’obscurité des siècles. C’est durant la canicule de l’été 2003 qu’elle m’avait illuminé pour la première fois. Aujourd’hui, il me semble que son éclat est encore plus majestueux.

Ce documentaire de Rodolphe Viémont est une belle introduction à ce chef-d’œuvre iconique, dernière émanation issue des hauteurs de l’Agartha avant l’enfouissement de celui-ci sous le catafalque de la modernité pourrissante.

Déployées le long d’un couloir immense de cent quatre mètres de long, les soixante-dix-huit tapisseries (réalisées en sept ans) illustrent l’entier déroulement de l’Apocalypse de Jean. Elles étaient originellement réparties en sept séries, comme le veut la logique traditionaliste. Aujourd’hui, il ne reste plus que six sections narratives, réparties comme suit :

I) Les Sept Eglises – le Cinquième Sceau (VI.9. « les âmes des martyrs »)

avec un splendide Christ au glaive, et le troisième sceau faisant surgir un musculeux cheval noir représentant la famine (VI.6).


II) Les Quatre Vents (VII.1) – Saint Jean mange le livre (X.10)

où Abaddôn – l’Ange de l’Abîme – est représenté sous les traits du Roi d’Angleterre Edouard III, ce qui relève d’un humour très puissant et authentiquement rabelaisien (IX.11).


Comme le déclare quelqu’un dans le documentaire :
« Soyez bon chevalier chrétien, et nous gagnerons la guerre contre l’Angleterre »

III) La Mesure du Temple (XI.1) – L’Adoration de la Bête de la mer (XIII.4)

Ici, la tapisserie d’Angers permet de comprendre parfaitement la structure interne de l’anti-Trinité. Dans son envie de vouloir singer à tout prix la Sainte Trinité, la Grande Triade du Mal est répartie entre Lucifer (la négation cosmique de Dieu), Satan (la négation tellurique de Jésus) et Samaël (la négation pneumatologique de l’Esprit). Saint Jean met en jeu dans les chapitres XII, XIII et XIV de son Apocalypse des figures spéculaires de cette Triade. Tout d’abord, il y a « l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l’appelle, le séducteur du monde entier » (XII.9) qui, après avoir perdu son combat contre la Femme couronnée d’étoiles, guerroie contre « le reste de ses enfants ». Surgit la Bête de la Mer, une panthère aux pattes d’ours et aux sept gueules de lion couronnées de diadèmes. « On lui donna de mener campagne contre les saints et de les vaincre ; on lui donna pouvoir sur toute race, peuple, langue ou nation » (XIII.7). Cette Bête représente l’Antéchrist politique, l’Empire du Mal, la négation tellurique du Royaume de Jésus. Son trône est un pouvoir immense. La Bête de la Terre surgit ensuite au verset 11 du même chapitre. Elle porte deux cornes d’agneau, car elle veut parodier la religion chrétienne. Elle se met au service de la première Bête, en accomplissant de faux prodiges (surgissement de faux prophète, animation de l’image de la Bête) : elle représente la négation de l’archange Michel, chef de la milice angélique. La tapisserie montre bien que les deux Bêtes sont guidées par Satan.

Contrairement à ce que prétendent de nombreux théologiens, l’Apocalypse n’est pas uniquement un traité d’introspection ou un ouvrage de psychanalyse. C’est d’abord et avant tout une Prophétie. M’a-t-on compris ? Lorsque la Bête de la Terre met en œuvre ses forces de sidération hypnotique pour établir partout l’adoration de la Bête de la Mer, qui donc m’empêchera d’y lire une prophétie de l’Arabie Saoudite ordonnant aux Arabes et aux musulmans du monde entier de se mettre au service de l’Amérique ?

IV) Nouvelle adoration de la Bête (XIII.12) – Les sept dernières plaies et les harpes de Dieu (XV.2)



V) Les anges reçoivent leur flacon (XV.7) – Les bêtes sont jetées dans l’étang de feu (par le Verbe de Dieu) (XX.10)

On nous dit dans ce documentaire que la lecture littérale des « Mille ans de règne du Christ » (XX.4-6) s’appelle le millénarisme. Je m’inscris en faux contre cette affirmation. Le millénarisme consiste à considérer que ces mille ans ne sont pas encore passés, et qu’il faut tout mettre en œuvre pour les attendre dans les meilleures conditions. Or, si l’on contemple l’histoire du monde, il est facile de voir que la splendeur du Règne de l’Eglise a duré précisément mille ans. M’a-t-on compris ? Nous vivons aujourd’hui dans un temps postérieur au verset 6 du chapitre XX de l’Apocalypse. Satan a été relâché de sa prison pour séduire Gog et Magog, et investir le camp des saints. Et contrairement à ce qu’affirme le « spécialiste des mouvements sectaires », l’attaque du WTC est bel et bien un signe : « Mais un feu descendit du ciel et les dévora » (XX.9).

VI) Les juges (XX.11) – Le fleuve coulant du Trône de Dieu.

Un Monde nouveau, une Jérusalem nouvelle, la Mandorle céleste.

L’Apocalypse ne sert ni à faire peur, ni à rassurer (comme l’affirme absurdement un théologien du documentaire) : c’est une mise au point. C’est le seul sujet dont tout le monde devrait parler, du matin jusqu’au soir. Les tapisseries d’Angers représentent, à ma connaissance, le seul exemple de Cathédrale directement liée à l’Eglise de Jean, l’Eglise invisible du monde intérieur.
Jean Lurçat n’a pas tort de placer « L’Homme d’Hiroshima » dans une perspective eschatologique johannique : j'y reviendrai dans mon prochain texte.




dimanche 1 janvier 2012

« Jésus est antisémite, au sens célinien du terme »

Ce dimanche 11 décembre, j’ai participé sur la place de l’Alma à un rassemblement de personnes opposées à la mode actuelle des pièces de théâtre supposées blasphématrices (j’y reviendrai). Je n’y étais pas spécialement pour participer activement à la manifestation, ayant une sainte horreur de tout ce qui peut ressembler à une manif. Pour le coup, cette marche ressemblait plutôt à une procession, une lutte contre la bêtise par des faisceaux de prières enflammées. Et ce qui m’intéressait le plus, c’était de rencontrer les musulmans du Centre Zahra qui s’étaient décidés à accompagner des catholiques pour afficher clairement leur amour lumineux de Jésus, ainsi que leur volonté de Le défendre face à la puissance dissolvante de la Culture.
Le Cheikh Jamel Tahiri est un homme d’une grande intelligence supra-rationnelle, empli d’une incontestable autorité spirituelle. La présence de ces musulmans de feu à une procession catholique s’inscrit dans une authentique AVANT-GARDE spirituelle.
Il y a cent ans exactement, la véritable avant-garde était constituée par les tableaux suprématistes de Malevitch, où l’ukrainien s’évertuait à montrer avec des termes plastiques neufs la structure intime de la matière et du Vide, entièrement basée sur des motifs géométriques comme l’a établi une longue lignée de penseurs, de Platon jusqu’à Nassim Haramein.




De manière tout à fait analogique, on sait que la structure intime de la spiritualité modelée par le Vide est à la base de toutes les religions justifiées. En Russie, c’est l’élite avant-gardiste de la Connaissance, regroupée autour d’Alexandr Dugin, qui montre avec des termes rhétoriques neufs cette structure agissante. Au Liban, ce sont les armées avant-gardistes du général Aoun et de Hassan Nasrallah qui dévoilent cette pulsation de la Vérité. En France, nous espérons que l’année qui vient verra l’avènement d’un couplage dynamique entre l’élite et les guerriers, donnant lieu à l’émergence d’actes esthétiquement flamboyants, d’attitudes révolutionnaires qui entailleront la chair du réel pour contaminer les hommes d’une lumière bouleversante. La République Nouvelle, c’est ça : une communauté organique d’hommes désespérés, fous de Dieu et délibérément fanatiques. Le Parti Anti-Sioniste est au Centre Zahra ce que l’alliance CPL/Hezbollah est à Eurasia.


Je me répète : tout slogan est imbécile. « Christ insulté, on en a plus qu’assez », « Touchez pas à Jésus ! », « Respectez Moïse, Jésus et Mahomet ! »,… Rien de tout ceci n’est convaincant. Il n’existe qu’une seule attitude noble : créer, et faire la guerre. Cette courte vidéo ne permet pas de voir que le rassemblement a débuté par l’énoncé d’une belle diatribe contre les journalistes, et qu’il s’est terminé par une foule à genoux en pleine avenue Franklin Roosevelt, égrenant son chapelet et chantant à l’unisson le « Je vous salue Marie », tout cela à quelques dizaines de mètres du Théâtre du Rond-Point dont l’accès était interdit par quelques troupes de C.R.S. solidement armés.

Que l’on me permette de rappeler que dans son avant-dernier roman « L’Homme qui arrêta d’écrire », Marc-Edouard Nabe plaçait les cinq dernières fosses du cercle des Trompeurs à l’intérieur même de ce Théâtre du Rond-Point, laissant à Jean-Michel Ribes le soin d’endosser la défroque de Caïphe, le prêtre juif collaborateur du pouvoir romain et persécuteur des apôtres !

« Je l’ai connu dans ma jeunesse, il faisait des pièces pas mal. Il a tourné directeur de théâtre gauchiste. Un militant en quelque sorte. Il accueille des manifestations qui sont bien dans l’axe. L’axe du bien-pensant, celui de la morale, des droits de l’homme, de la liberté d’expression et de la démocratie, tous ces mots qui bientôt ne voudront absolument plus rien dire. » (« L’Homme », p. 224)

Léon Bloy n’aurait jamais défilé dans la rue en hurlant « Christianophobie, ça suffit ! ». Lorsque le quotidien « L’Intransigeant » publia un appel à rejoindre un banquet gras de libres-penseurs organisé le Vendredi-Saint de l’an 1885, il répliqua une semaine après par la publication de son texte « Le Christ au dépotoir » dans son propre journal « Le Pal ». Bien plus que d’attaquer l’outrage public, il s’en prit à ses coreligionnaires qu’il accusait d’aimer Jésus avec la plus terrible des médiocrités.

Le problème est aujourd’hui sensiblement identique. Tout le monde a bien compris - du moins je l’espère ! - que les descendants directs de la « Société de Libre-Pensée » donnant ces bals impies sont aujourd’hui les organisateurs de ces atroces « apéros saucisson pinard », tenus le vendredi à côté d’une mosquée. Comme ça, on attaque deux religions pour le prix d’une ! Par ailleurs : « Piss Christ », « Sur le concept du visage du Fils de Dieu » et « Golgota Picnic » ne sont pas des œuvres « christianophobes » ni même blasphématrices : n’oublions pas que leurs auteurs respectifs – Andres Serrano, Romeo Castellucci et Rodrigo Garcia – se disent eux-mêmes chrétiens, et que leur but déclaré est de vouloir réactualiser le message des Evangiles. En réalité, le seul et unique problème de ces œuvres, c’est leur caractère infiniment médiocre, dégoulinant, mauvais,… en un mot : Tiède. Si j’attaque Rodrigo Garcia, ce n’est certainement pas pour applaudir ensuite Robert Hossein. « Golgota Picnic » au Rond-Point et « Une femme nommée Marie » au sanctuaire de Lourdes sont les deux faces de la même médaille de merde.

Il faut donc tout recadrer et tout réinventer. Une seule urgence : accorder la beauté avec la spiritualité, et partir au combat. Bonne année.



(A propos de Nabe, je suggère fortement d’écouter en intégralité l’entretien sur Louis-Ferdinand Céline qu’il a accordé à Arte en avril 2011. Tout est dit sur le Cuirassier Destouches : son byzantinisme, sa cohérence, son langage, … et surtout sa biblicité, thème jamais soulevé par aucun célinien, et qui permet à Nabe d’émettre des aphorismes renversants - tel que celui servant de titre à ce texte)