mardi 19 juin 2018

Le Feu secret des céramiques opératives



« Il faut prendre la matière avec toute diligence, la broyer physiquement et la mettre dans le feu, c’est-à-dire dans le fourneau ; mais il faut aussi connaître le degré et la proportion du feu. A savoir, il faut que le feu externe excite tant seulement la matière ; et, en peu de temps ce feu, sans y mettre les mains en aucune manière, accomplira assurément tout l’œuvre. Parce qu’il putréfie, corrompt, engendre et parfaira tout l’ouvrage, faisant paraître les trois principales couleurs : la noire, la blanche, la rouge. Et moyennant notre feu la médecine se multipliera si elle est conjointe à la matière crue, non seulement en quantité mais aussi en vertu ».
Jean Pontanus





A la fin du mois d’avril, Olivier Zol consacrait l’exposition APPARATUS à quelques-unes de ses plus belles céramiques opératives en un local tout à fait tectonique de la rue de Crimée, un local puissamment hanté par le feu souterrain de cette sombre colline marseillaise de Saint-Lazare où les minéraux plus noirs que le noir le plus noir s’accumulent les uns par-dessus les autres depuis deux millénaires comme des chapelets abrupts de larmes pétrolifères.

Mais ceci est une longue histoire.

Si Aristote niait aussi frontalement la possibilité du vide dans la nature, c’était pour diverses raisons plus ou moins valables : le vide étant forcément isotrope, cela impliquerait que le mouvement d’un corps ne pourrait pas avoir de direction préférentielle, et donc que le mouvement serait tout bonnement impossible ; le vide introduirait une discontinuité – donc une imperfection – entre les grains élémentaires de matière ; et puis, surtout, le refus du vide est directement lié à la peur de l’infini. Combien y a-t-il de fois zéro dans un nombre donné ? Une infinité. Un concept encore moins compréhensible que le vide pour le Grec raisonnable.

Horror vacui.

En face, ce n’était pas mieux. Démocrite ne défendait l’existence du vide que pour justifier la possibilité du mouvement, et le vide en tant qu’absence totale de matière entre les atomes lui était une notion tout à fait agréable. Ce qui permettrait deux mille trois cents ans plus tard à un incompétent comme Michel Onfray d’écrire dans Eléments (ah oui, c’est super comme revue !) que « la physique atomiste est radicalement incompatible avec la fiction chrétienne ».
En réalité, le fait que le monde soit effectivement « un assemblage d’atomes dans le vide » implique directement l’absence de tout déterminisme mécanique, puisqu’en vérité, le vide entre les atomes est tout sauf une discontinuité. C’est un champ de fluctuations quantiques, un flux de particules virtuelles possédant des cycles de vie infinitésimalement courts. Le vide est, en quelque sorte, le prologue de ce grand livre qu’est l’Univers.
Sur ce point comme sur bien d’autres, c’est Empédocle qui avait raison avec sa quintessence, ce milieu primordial où les effets de gravitation s’appellent Amour ou Haine suivant que les corps s’attirent ou se repoussent. « Et le Chaos devint Cosmos »
Il faut bien préciser que cette quintessence substantielle est un vide inhomogène, un Zéro pulsatile et rythmique que l’on appellera comme on voudra.

La plupart des métaphysiciens sont encore aujourd’hui fondamentalement aristotéliciens. Ils pensent que le non-Être est à la source de tous les principes, car ils se basent sur l’idée fausse que le Vide est égal au Néant. Or, le Vide est plein : c’est le lieu de la création permanente et rythmée de l’espace-temps. L’univers n’aurait aucun sens s’il n’était pas basé sur le rythme.

J’aimerais maintenant livrer une courte citation de Simone Weil extraite de La pesanteur et la grâce. Cela permettra de comprendre que les paragraphes ci-dessus n’ont pas comme unique intérêt de démontrer l’inanité des pensées mécanistes, déterministes, darwiniennes ou complotistes (ce scientisme des temps modernes).

« Nous sommes une partie qui doit imiter le tout.
L'âtman. Que l'âme d'un homme prenne pour corps tout l'univers. […]
S'identifier à l'univers même. Tout ce qui est moindre que l'univers est soumis à la souffrance. […]
Restreindre son amour au sujet pur et l'étendre à tout l'univers, c'est la même chose. »

Pierre Gordon notait que les principes du paganisme – le vrai, celui du paléolithique – consistaient à élever l’homme jusqu’à la dignité du « premier ancêtre surhomme » par l’intermédiaire des dieux. Avec Jésus, c’est l’infini qui pénètre dans le vide de la matière pour l’exhausser jusqu’à « la réalisation charnelle du surhomme » (le saint chrétien).
Toutes les cosmogonies fondatrices – sauf la juive – évoquent le Vide comme condition première de l’émergence du cosmos. Par conséquent, on ne peut pas dire que l’Être soit une des possibilités de manifestation du non-Être. C’est même exactement le contraire : au commencement était l’Être, et en fécondant le cosmos, il a généré la possibilité du non-Être.



« Tout vient de Dieu, il faut que tout retourne à Dieu » professait Fénelon.
Et le moteur de cette gigantesque danse stellaire est l’Amour, bien entendu.
Il est très important de comprendre qu’il existe une inflexion temporelle à partir de laquelle l'amour change de sens : de centrifuge, il devient centripète.
Dans un premier temps, l’amour crée un univers en expansion à partir d’une explosion originelle : le Soleil et les autres étoiles s’éloignent les uns des autres sous l’effet de la force antigravitationnelle, cet intarissable souffle de Dieu. Toute gravitation est alors une force d’opposition à la grâce.

Mais il faut ensuite que l’amour change de sens, et qu’il devienne la cause du retour de toutes les créatures à l'Unité principielle. La nature des phénomènes, alors, s'inverse. La volonté divine remplace l’expansion par la contraction, et c'est la force de gravitation qui relève désormais du travail de l'Esprit-Saint. Ce scénario cosmologique est celui du Retour au Grand Tout : il aboutit à la compression suprême de l’espace-temps, l’embrasement maximal de l’univers en un point unique : c’est la victoire du Feu, du Vide primordial. Réchauffement et retour à l’unité. C’est le règne du Logos, le premier chapitre de la Genèse et le dernier chapitre de l’Apocalypse.  

Le Feu secret des céramiques opératives.






De l’inaugurale chevauchée fantastique du feu dans l’âtre, jusqu’à la venue finale du dieu du feu et ses vastes cercles concentriques de flammes dévorantes : c’est là, en fin de compte, toute la musique du cosmos qui traverse de bout en bout La Walkyrie wagnérienne.

L’astrophysicien Paul Davies l’a écrit dans Les trois dernières minutes de l’Univers : « Si la durée de l’Univers est finie, alors l’Armageddon est inévitable ».

Il existe cependant un second scénario qui désobéit en tous points à la maxime de Fénelon. Il s’agit de la Grande Déchirure du cosmos, la victoire luciférienne de l'expansion sur la contraction aboutissant à l’établissement du grand froid ultime. « Satan ne produit que le froid désespoir » savait Bernanos. Le monde n’est alors plus qu’une soupe extrêmement diluée de toutes les particules élémentaires. Néant et ténèbres. Le parti de l’Occident. C’est le règne de l’anti-Logos, le froid absolu.

J’aimerais maintenant livrer une longue citation de René Guénon, extraite de son texte « Les dualités cosmiques » écrit en 1921 pour la Revue de Philosophie.

« Si l’on considère spécialement l’opposition du chaud et du froid, on est amené à envisager quelques questions particulièrement importantes, que M. Lasbax pose à propos des principes de la thermodynamique. Il discute à ce point de vue la théorie du Dr Gustave Le Bon, d’après laquelle « il convient de distinguer entre deux phases radicalement opposées de l’histoire du monde », formant « un cycle complet : d’abord condensation de l’énergie sous forme de matière, puis dépense de cette énergie », c’est-à-dire dissociation de la matière ; notre période actuelle correspondrait à la seconde phase ; et, « comme rien n’empêche de supposer que la matière, retournée à l’éther, recommence à nouveau sa phase condensatrice, les périodes alternantes de la vie de l’univers doivent se succéder sans fin : l’hypothèse s’achève dans l’idée antique de la grande année, dans la conception nietzschéenne de l’éternel retour ». Pour notre part, cette théorie nous fait penser moins à la grande année des Perses et des Grecs, période astronomique qui apparaît surtout comme liée au phénomène de la précession des équinoxes, qu’aux cycles cosmiques des Hindous, où les deux phases qui viennent d’être décrites sont représentées comme le jour et la nuit de Brahmâ ; de plus, on trouve également dans la conception hindoue cette idée de la formation de toutes choses à partir de l’éther primordial, auquel elles doivent retourner dans la dissolution finale.
[…]
Signalons encore que les deux phases dont nous venons de parler se retrouvent également dans les théories hermétiques, où elles sont appelées « coagulation » et « solution » : en vertu des lois de l’analogie, le « grand œuvre » reproduit en abrégé l’ensemble du cycle cosmique. Ce qui est assez significatif, au point de vue où nous venons de nous placer, c’est que les hermétistes, au lieu de séparer radicalement ces deux phases, les unissaient au contraire dans la figuration de leur androgyne symbolique, Rebis (res bina, chose double), représentant la conjonction du soufre et du mercure, du fixe et du volatil, en une matière unique.
Mais revenons à l’opposition du chaud et du froid et aux singulières antinomies qui semblent en résulter : « en fait, la loi de Clausius nous représente le monde marchant à son repos et y trouvant la mort à une température élevée, puisque la chaleur est la forme la plus dégradée de l’énergie utilisable. D’autre part, toutes les inductions de la physique stellaire nous permettent d’affirmer que, plus nous remontons dans le passé, plus les températures des différents corps et des différents astres nous apparaissent supérieures à ce qu’elles sont aujourd’hui ». Il ne saurait en être autrement, si la fin du cycle doit être analogue à son commencement : l’abaissement de la température traduit une tendance à la différenciation, dont la solidification marque le dernier degré, le retour à l’indifférenciation devra, dans le même ordre d’existence, s’effectuer corrélativement, et en sens inverse, par une élévation de température. Seulement, il faut admettre pour cela que le refroidissement des systèmes sidéraux ne se poursuivra pas indéfiniment ; et même, si nous sommes actuellement dans la seconde phase du monde comme le pense le Dr Le Bon, c’est que le point d’équilibre des deux tendances est déjà dépassé. L’observation, du reste, ne peut guère nous renseigner là-dessus directement, et, en tout cas, nous ne voyons pas de quel droit on affirmerait que le refroidissement progressif doit être continu et indéfini ; ce sont là des inductions qui dépassent considérablement la portée de l’expérience, et pourtant c’est ce que certains, au nom de l’astronomie, n’hésitent pas à opposer aux conclusions de la thermodynamique. De là ces descriptions de la « fin du monde » par congélation, qui « nous font songer à cet ultime cercle du Royaume du Mal où Dante place le séjour de Lucifer dans sa Divine Comédie » ; mais il ne faut pas confondre des choses essentiellement différentes : ce à quoi Dante fait allusion, ce n’est pas la « fin du monde », mais plutôt le point le plus bas de son processus de développement, qui correspond à ce que nous pourrions appeler le milieu du cycle cosmique si nous envisagions ses deux phases comme purement successives. Lucifer symbolise l’«attrait inverse de la nature», c’est-à-dire la tendance à l’individualisation ; son séjour est donc le centre de ces forces attractives qui, dans le monde terrestre, sont représentées par la pesanteur ; et notons en passant que ceci, quand on l’applique spécialement à ce même monde terrestre, va nettement à l’encontre de l’hypothèse géologique du « feu central », car le centre de la terre doit être précisément le point où la densité et la solidité sont à leur maximum. Quoi qu’il en soit, l’hypothèse de la congélation finale apparaît comme contraire à toutes les conceptions traditionnelles : ce n’est pas seulement pour Héraclite et pour les Stoïciens que « la destruction de l’univers devait coïncider avec son embrasement » ; la même affirmation se retrouve à peu près partout, des Purânas de l’Inde à l’Apocalypse ; et nous devons encore constater l’accord de ces traditions avec la doctrine hermétique, pour laquelle le feu est l’agent de la « rénovation de la nature » ou de la « réintégration finale ». »


Ainsi, Charles Péguy.
« Une révolution n'est pas une opération par laquelle on se contredit. C'est une opération par laquelle réellement on se renouvelle, on devient nouveau, frais, entièrement, totalement, absolument nouveau. Et c'est en partie pour cela qu'il y a si peu de véritable révolution dans le monde moderne. Jamais on n'avait tant parlé de révolution. Jamais on n'a été aussi incapable de faire aucune véritable révolution, rénovation, innovation. Parce que jamais aucun monde n'a autant manqué de fraîcheur » (Par ce demi-clair matin).




  
Les céramiques opératives d’Olivier Zol sont des échassiers en pure extase méditative.
Des échassiers délicatement épurés, mais certes pas minimalistes.

Quelle joie de revoir ici ces mêmes échassiers que nous rencontrâmes naguère chez Morandi, autre alchimiste attaché à « convertir, sous l’action du feu, toutes les superfluités de la pierre en une essence unique » comme l’écrivait le grand Pontanus !...




  
Car même le lecteur le plus inattentif aura remarqué que c’est la conversion du sujet en pureté qui nous importe ici, opération fondamentale de la voie alchimique sous l’action du feu « minéral, égal et continuel ».

Le feu, c’est l’eau ardente.
Le baptême par le feu, c’est le baptême du Saint-Esprit.
Le Lion vert de la fin des temps.
L’or du millième matin.



Olivier Zol prend un soin tout particulier à la science de l’éclairage. Ici, trois vases aux saintes huiles sont douchées d’une pure lumière blanche.
Là, le bleu de Shigaraki fait soudainement revivre le petit Pompoko en une étincelle de joie. Et l’on se souvient alors que le local où nous nous trouvons s’appelle Un Melon Au Japon.

Et puis, au fond de la pièce, bien au-delà des trois couleurs principales : le mystère absolu.
La voie au-delà de la voie.
La voie des tourbes.
Un pot à levain majeur, légué par un maître de l’Auvergne celte, dont l’utilisation savante permettrait au bout de soixante-dix ans d’élaborer quelques pincées de terre adamique.
La réintégration finale par le feu central.


  
Enfin, à la fin des fins, quand tout est retourné au désordre sacré qui fait l’ordre supérieur, il ne reste plus qu’à tirer le rideau vert, courber la tête et entrer avec terreur dans la chapelle chthonienne des viscères de saint Lazare.