dimanche 20 octobre 2019

Gilets Jaunes et Drapeaux Noirs


Le livre définitif sur le messianisme fou d’Emmanuel Macron est sorti quelques jours avant ma naissance, le 9 juin 1970. Il s’agit de Contre Servan-Schreiber, l’ouvrage sans doute le moins connu de Dominique de Roux, un traité de cent dix-huit pages sur la montée en puissance du radical-socialisme français usant d’une méthode absolument nouvelle à l’époque, mais tout à fait éprouvée aujourd’hui : une méthode visant à mettre progressivement au pouvoir une nouvelle caste de financiers au service des « Etats-Unis d’Europe sous organisation germanique », certes oui, mais qui doit passer obligatoirement par la « transvaluation de toutes les valeurs », « le vertige radical exigeant l’abolition de toutes hiérarchies naturelles », « l’agression néo-radicale contre l’enfance dédoublée par le projet de briser la continuité des familles dans leurs avoirs héréditaires et jusque dans l’être vivant des souches de sang », ou encore « la paranoïa de l’expropriation générale par le néant », et toutes ces autres stratégies au service de ce progressisme magique – entièrement rationnel, ce progressisme magique, définitivement soumis à « la figure sanglante de la Déesse Raison » - qui mine par en-dessous depuis des siècles l’irrationalité dogmatique de la verticalité christologique, en passant par l’occultisme fin-de-siècle, le surréalisme viré marxiste, le hippisme californien et autres chienneries ténébreuses, jusqu’aux fiançailles partouzardes en dentelles de merde entre la Schiappa ouvertement sorcière et les gnomes néo-païens antifas à cornue inclusive, car le messianisme fou – le mot est de de Roux – exigera toujours une alliance sordide entre le gourou et celui qui le cloue à l’aune de sa haine, puisqu’en fin de compte le Roi, désormais, ne peut plus être autre que le bouffon du Roi.
« C’est le mécanisme du nouveau pouvoir dans une société qui n’est plus divisée en classes, mais en générations ».
Ce qui est terrible avec le bouffon du Roi, c’est qu’il refuse d’admettre qu’il est au pouvoir. Un ami suisse m’avait raconté qu’il était tombé un jour sur des antifas punks à chiens déterminés à affronter une manif catholique anti-avortement ; les punks proclamaient : « on va aller casser la gueule à ces enculés ! ». L’ami leur demanda ingénument si la loi était favorable ou non à l’avortement. « Ben oui, encore heureux ! » lui répondirent-ils en chœur. « D’accord, alors cela signifie que ces gens-là sont de véritables opposants au système, et que vous êtes donc du côté des flics ! ».
Il existe des centaines d’exemples de ces luttes d’antifas menées dans le sens exact de la justice gouvernementale. Même si l’on veut éviter le sujet politique proprement dit (mes lecteurs imaginent sans peine mon opposition aux options nationalistes pro-Azov et anti-islam du Bastion Social), il faut bien avouer de manière tout à fait objective que si l’on veut pratiquer une activité (professionnelle ou non) en toute tranquillité, il vaut nettement mieux être militant du Réseau angevin antifasciste que de l’Alvarium – personne ne saura me contredire sur ce point précis, d’autant que les premiers proclament ouvertement que leur but est de traquer inlassablement les seconds (« Fachos, nationalistes, machos, intégristes ») et de les virer « hors de nos vies » (sic). Il fallait voir la hardiesse de la manif sur la Canebière de mars 2019 contre l’existence du Bastion Social, juste après que Macron en ait annoncé la fermeture prochaine ! Dieu, quel courage admirable. La phrase magico-progressiste de l’Union Communiste Libertaire, la voici : « L’annonce par Macron de sa dissolution n’incite pas à baisser les bras, au contraire : il faut maintenir la pression pour que la déclaration présidentielle se traduise par des actes. ». La CGT embraye (en moins bien écrit, comme c’est l’usage) : « Les annonces de Macron sur la dissolution de groupuscules fascistes, dont le bastion "social" ne suffiront pas enrayer leur progression. » (sic)
         Ben si. Ca a suffi. Et votre grande manif anti-système y a contribué. « Ben oui, encore heureux ! »

         Magistrales leçons de choses. Le gauchisme militant au service objectif de la nouvelle caste, le dévoiement des partis et des syndicats « pour le compte des négriers en gants jaunes du supercapitalisme mondial » (de Roux).

            J’écrivais en mai 2017 que la présidence de Macon ne pouvait qu’initier le règne de l’ultra-violence, absolument persuadé que la révolution se tiendrait sans effet d’annonce, ne comprenant que de parfaits inconnus dans ses rangs. Deux ans plus tard sortait un essai virulent et définitif sur les Gilets Jaunes, signé Marc-Edouard Nabe. Gilets Jaunes pas assez Noirs, indécrottablement pacifistes, profondément réformistes et matérialistes, revendicatifs de « broutilles minables » listées en page 41 : « renouvellement du parc automobile français, taxe sur le fuel maritime, exigence de faire baisser les charges patronales et de hausser les aides publiques pour l’embauche en CDI et en CDD, obtenir rapidement la fin des régimes spéciaux, la limitation des CDD pour les grosses entreprises, l’annulation des délocalisations, etc… »,… exigences et « broutilles minables » délibérément anti-rimbaldiennes, en somme tout à fait syndicalistes. Ce n’est pas la peine de refuser toute présence de syndicat à ses côtés si c’est pour vociférer les mêmes slogans qu’eux !
            Le problème fondamental, bien sûr, c’est le manque de fraîcheur.
Ainsi, Charles Péguy.
« Une révolution n'est pas une opération par laquelle on se contredit. C'est une opération par laquelle réellement on se renouvelle, on devient nouveau, frais, entièrement, totalement, absolument nouveau. Et c'est en partie pour cela qu'il y a si peu de véritable révolution dans le monde moderne. Jamais on n'avait tant parlé de révolution. Jamais on n'a été aussi incapable de faire aucune véritable révolution, rénovation, innovation. Parce que jamais aucun monde n'a autant manqué de fraîcheur » (Par ce demi-clair matin).
            Et pourtant, comme l’écrit Nabe dès le deuxième chapitre : « Ca partait bien, tout ça, putain !... »


           Et dire que Zemmour et Onfray affirment de concert aujourd’hui que les GJ ont été récupérés plus tard par les casseurs ! Comme si les casseurs n’étaient pas présents dès le début, dès le 1er décembre 2018 (et même avant), et que c’est bien de leur fait que Macron était prêt à quitter l’Elysée, son hélico en instance de décollage ! « La désolidarisation des Gilets Jaunes d’avec les casseurs a cassé leur mouvement » écrit justement Nabe (p. 15).
            En ce qui me concerne, je n’ai pas attendu décembre 2018 pour être convaincu par l’importance de la mission métaphysique du casseur. L’un de mes meilleurs amis durant mes jeunes années lyonnaises, connu sous le nom de Don Juaneda, fonda en février 1996 la seule et unique revue française authentiquement héritière du Grand Jeu, une revue dédiée « à l’art et l’enthousiasme » : Bienheureuse DECADENCE. L’éditorial du numéro 1 prévenait : « Nous sommes les dealers du futur Chaos qui achèvera le Nihilisme ». Six ans plus tard, Gaëtan de Magneval - dont j’étais « l’ami sans tête » - publiait le second numéro à Paris, et ce fut fini. Les deux compères se dévouèrent chacun à leur propre Guerre Sainte de catholiques solaires dévorés par le feu : tout détruire et tout brûler.
Je trouve que le moment est bien venu de dévoiler ici la double page centrale du premier numéro : « Le Casseur : Artiste et Mystique ».

















           On sait que tous ceux qui ont échappé – volontairement ou non – aux envolées urbaines enflammées de décembre 2018 peuvent écrire sans vergogne que les GJ sont incapables de la moindre révolte, ou qu’ils ne faisaient la révolution que pour renforcer le pouvoir de Macron. Il suffisait d’y être – à Paris comme à Marseille ! –, et pas seulement d’observer tranquillement à l’Hôtel de ville les échauffourées de la rive d’en face, pour ressentir qu’on n’était vraiment pas loin du véritable basculement, et que – si l’on ne désire pas forcément risquer de perdre un œil en se jetant dans les combats, ce qui peut se comprendre – il suffisait alors de faire tout ce qui était en son pouvoir pour éviter toute récupération des GJ par qui que ce soit : par Francis Lalanne, par Bernard Tapie, par Dieudonné, par Cyril Hanouna, … mais éviter surtout et à tout prix la pire récupération possible, la plus honteuse et dégueulasse d’entre toutes, la plus matérialiste, anti-mystique et anti-artistique, la plus minablement politique et réformiste qui soit, celle qui tuera définitivement le mouvement sous les oripeaux de la honte absolue : la récupération par la Confédération Générale du Travail.
            Dès le 26 octobre 2018, alors qu’il s’annonçait partout la première grande insurrection du 17 novembre, quelques considérables gredins publiaient cet infâme cyber-tract d’analphabète sur leurs pages Facebook, l’un des messages publics les plus délibérément collaborationnistes de toute l’histoire du vingtième siècle français (car il pue bien le vingtième siècle à plein nez) :

            Et oui, des gens qui veulent manifester dans la rue sans être encadrés par la CGT, c’est forcément la « fachostère » ! La CGT est substantiellement fâchée, mais les GJ, c’est des stères et des stères de fachos en puissance ! Sur ce coup-là, la CGT est allée encore plus vite que Castaner et compagnie qui mirent juste quelques jours de plus – discours du 20 novembre – pour accuser les GJ d’antisémitisme, racisme, machisme et extrême-droitisme. Martinez bien plus rapide que BHL ! « Au moins, c’est clair : pour la Chemise blanche, les Gilets Jaunes sont des dieudonnistes, des pas démocrates, des fascistes pas européens, bref d’ignobles antisémites… Et il a dit ça bien avant l’épisode Finkielkraut du 16 février (acte XIV) … » (p. 29).

La gauche militante au service objectif de la nouvelle caste… Siné l’avait bien vu en mai 68, alors que les mouvements étudiants étaient taxés - par le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, et en une de L’Humanité - de « provocations fascistes ».


« Ca partait bien, tout ça, putain !... »
Ben oui, tu m’étonnes ! Quelle joie, bon Dieu ! Enfin un mouvement révolutionnaire condamné par la CGT ! Cela signifiait effectivement que ça partait très bien, nom de Dieu ! Rien de nouveau sous le soleil ! Un jour de mai 68, mon père et ses amis enragés lyonnais s’apprêtaient à foutre une branlée aux flics, c’était à l’intersection de l’avenue Berthelot et du Boulevard des Tchèques : et voici la CGT qui débaroule en force pour s’interposer, jaune de trouille : « Attention camarades ! Attention danger ! L’appel au soulèvement de la rue émane des fascistes ! Ne pas relayer les messages et surtout ne pas participer à l’affrontement avec la police ! Rentrez chez vous ! Rentrez chez vous ! »
           Il y en a plein, des histoires comme celles-ci, en 68… Il suffit de lever le nez des interminables panégyriques de Mai par Goupil et Cohn-Bendit – ne pas oublier que Macron apparaît comme une super-star post-soixante-huitarde dans leur Traversée filmique de 2018 – , et de discuter simplement avec les vieux – anciens anars, ouvriers, blousons noirs – qui ont tous subi un jour ou l’autre la trahison dégueulasse de la CGT.


         Et Godard, qu’en pense-t-il ?


            [1mn39s] « Alors ce que nous disons, nous de la CGT, c’est que la concentration nous impose une stratégie d’ensemble qui rend possible la signature d’accords inter-branches, complétés d’accords annexes particuliers à chaque branche voire à chaque usine. Et ce que nous disons également, c’est que des actes irresponsables, comme ceux qui ont été commis ce matin, remettent en cause cette stratégie globale, seule capable de faire plier les patrons ».
            Pour ceux qui ont vu le film – Tout va bien (1972) – les actes irresponsables dont parlent les militants de la CGT, ce sont ceux commis par des ouvriers non syndicalisés – et donc révolutionnaires – ayant bloqué l’usine et kidnappé le patron. Des « actes irresponsables » (et peut-être même fascistes, non ?) ! Dehors les mecs, laissez faire les professionnels de la grève ! Attention camarades ! Attention danger ! L’appel au soulèvement contre le patron émane d’irresponsables ! Surtout ne pas participer à l’affrontement avec la police ! Rentrez chez vous ! Rentrez chez vous !

            Un autre point de vue que celui de Siné ou Godard sur le sujet ? Lisez La pêche au brochet de Michel Marmin, qui travaillait à l’époque au Service de la Recherche de l’ORTF avec Pierre Schaeffer, et vous verrez la manière dont le rêve enivrant d’une autre société finit toujours par se briser sur les « minables broutilles » des syndicalistes professionnels.

            « Ce que j’ai incontestablement le plus aimé, dans les événements de Mai 68, du moins tels que je les ai vécus au SR, c’est l’espérance évidemment complètement folle de réinventer des relations sociales fondées non plus sur un ordre mécanique, abstrait, rationnel et, en un mot, inhumain, mais sur un ‘désordre’ convivial qui aurait eu à mes yeux quelque chose de médiéval dans son caractère essentiellement libertaire et jamais trop humain.
            […]
            Maintenant, il me faut bien reconnaître que mon enthousiasme n’a pas duré. Et puis, j’ai assez vite cessé d’y croire. D’abord, les arguments de mes copains de la CGT ne m’étaient pas indifférents, et je me suis laissé (peut-être un peu trop) aisément convaincre que ‘la situation n’était pas révolutionnaire’, comme me l’expliquait doctement un dessinateur communiste, ancien camarade de l’IDHEC, avec qui j’avais travaillé pour Les Shadoks. J’avais des excuses : fils de fonctionnaire et petit-fils de paysans, je ne connaissais rien à rien en matière de luttes de classe, et je croyais naïvement qu’un militant syndicaliste en savait forcément plus long que moi. J’ignorais tout de l’esclavagisme patronal et de l’humiliation ouvrière dans les ateliers, j’ignorais aussi l’étrange et ignominieuse collusion qui unissait la CGT aux maîtres des forges pour empêcher la vie de changer. C’est mon plus grand remords, qui s’est avivé depuis à la vision d’un film comme Reprise d’Hervé Le Roux (1995), bouleversant documentaire rétrospectif sur la grève des usines Wonder de Saint-Ouen, grève cyniquement brisée par la CGT en Mai 68. Ken Loach fera en 1997 un constat équivalent dans Les dockers de Liverpool, où se trouve mise au jour la collusion des syndicats et du patronat thatchérien. Ensuite, et surtout, j’ai été véritablement dégoûté par le comportement de certains ‘gauchistes’ du Service de la Recherche, dont je me suis aperçu qu’ils ne ‘faisaient la révolution’ que pour se substituer à ceux qu’ils vouaient froidement à la guillotine ».


J’ai vu récemment Moi, Daniel Blake, la Palme d’or 2016 de Ken Loach. C’est évidemment très mal filmé, une véritable nullité cinématographique ; il est cependant amusant de constater qu’un tel film, dont Télérama (Cécile Mury) nous dit : « dans le monde moderne ce n’est pas Daniel Blake qui est anachronique, c’est la violence sociale », et à propos duquel Tavernier avait sagement déclaré à Cannes : « Voilà ce que nous prépare Macron », ne peut qu’être encensé par tout le cheptel culturel puisque ça n’est qu’un film larmoyant de plus ; mais il suffirait que, dans la réalité, le véritable Daniel Blake décidât d’endosser un Gilet Jaune et de foutre le feu à Pôle Emploi au lieu de crever d’une crise cardiaque dans les chiottes d’un inspecteur du travail, et les mêmes qui applaudissent Ken Loach traiteraient alors immédiatement le révolté de fasciste et d’antisémite.

On sait que les premiers à se jeter dans la résistance armée en 1939 furent les anarchistes et les royalistes, en même temps que le PCF appelait ouvertement à la collaboration – ou plutôt, à « s’abstenir de résister » comme dit Wieviorka – avec les allemands. Sitôt le pacte germano-soviétique rompu, les communistes virèrent ceux qui les avaient précédés dans les réseaux de combat, tant et si bien qu’ils finirent par se présenter comme LE parti de la résistance. Vieille technique ultra-rodée. Dehors les mecs, laissez faire les professionnels de la résistance ! Rentrez chez vous ! Rentrez chez vous !
Ainsi, de manière tout à fait analogue, constatant dès la mi-décembre le succès phénoménal de l’insurrection GJ, la CGT effaça toute trace numérique du petit tract jaune du 26 octobre (heureusement que je suis là !), et se lança toute honte bue dans l’aventure en proclamant qu’ils avaient bien compris depuis le début que le mouvement des GJ était « citoyen », et qu’il était « l’expression d’une colère légitime » - et tout ceci, un an et demi après que Martinez ait appelé publiquement à voter Macron pour qu’il « fasse le score le plus haut possible », bien sûr.
Mot d’ordre fut alors donné de rejoindre les GJ (ou même que les GJ les rejoignent, on n’en est plus à ça près !), et de transformer la série d’émeutes radicales en manifestations sociales. Quelques GJ lancèrent évidemment quelques solides coups de pied au cul bien mérités aux premiers militants CGT qui n’avaient rien à foutre là, mais le nombre des syndicalistes l’emporta, et les revendications réformistes et autres « broutilles minables » prirent largement le dessus. « Dehors les mecs, laissez faire les professionnels de la manif. Rentrez chez vous ! ». Et cela coïncida, bien évidemment, avec la diminution très nette de la casse. Artistes & Mystiques aux chiottes !
Dès lors, le mouvement GJ était bel et bien mort.
Ite missa est.

 
       Laissez-moi citer à nouveau cette phrase fondamentale de Nabe : « La désolidarisation des Gilets Jaunes d’avec les casseurs a cassé leur mouvement ». Peut-être que ce sont plutôt les casseurs qui auraient dû se désolidariser des GJ, dès que ceux-ci se firent envahir par la CGT… Amusant de voir que cette dernière n’hésite pas une seconde à travailler directement avec le Ministère de l’Intérieur pour protéger sa sacro-sainte Fête du Travail contre les black-blocs – ce qui suffirait d’ailleurs à faire taire les accusations des complotistes dissidents de collusion ouverte entre black-blocs et le gouvernement Macron.
Si cette collusion était vraie, comment alors expliquer le fait que ces black-blocs infiltrent parfois des manifs d’antifas, conduisant par exemple à l’annulation de la soirée de clôture du "festival antifasciste" angevin le 22 septembre 2018 ? Il existe sans doute une certaine porosité entre black-blocs et antifas, mais ce genre d’événements prouve à l’évidence que ce ne sont pas les mêmes groupes.

La très grande cohérence de l’anti-rimbaldisme

            Sous les pavés, les soixante-huitards cherchaient la plage. Bande de branleurs. Je hais la plage et le sable, je ne suis fait que pour les pierres pleines d’arêtes des calanques et les forêts serrées de pins débouchant abruptement sur des falaises vertigineuses de calcaire sélénite. Je suis fait pour les forêts.
            Je suis certain que Jünger aurait vu dans ce que les médias appellent les casseurs la version contemporaine de son Waldgänger (traduit par Rebelle par Henri Plard). « Tout est forêt », écrivait-il en 1951 dans le premier tome de son Essai sur l’homme et le temps ; « elle peut aussi se trouver dans le faubourg d’une grande ville ».
Sous les pavés, la forêt.




Qu’est-ce qu’un Rebelle jüngerien, au fond ?
           C’est quelqu’un qui défend sa religion.
      Et la meilleure manière de défendre sa religion, c’est d’attaquer tous ceux qui l’attaquent.

        Il n’y a en effet qu’une seule façon de gagner, définitivement : se battre sous l’étendard de Notre Seigneur Jésus-Christ en vue de l’avènement du Royaume du Saint-Esprit. Faire fleurir des clairières de fleurs de lys dans nos avenues, ce n’est pas « revendiquer des pâquerettes ».
         « Il faut remplacer les manifestations par des processions » (Don Juaneda).
C’est bien simple : si le Père Zanotti-Sorkine voulait bien un jour s’engager dans la bataille, il y aurait bien deux mille fidèles prêts à le suivre jusqu’à la mort, et moi le premier ! « Je rêve d’une Eglise qui exclurait de ses offices le fade, l’insipide, le tiède, le doucereux, le lent, le morne, le mielleux, le soporifique, le mesuré, qui sont à l’inverse des vertus du Christ », écrivait-il dans sa Lettre ouverte à l’Eglise du troisième millénaire.
Mais que ne paraphrase-t-il Gilbert-Lecomte ! Donnez-moi seulement cent fervents chrétiens et je détruis la Sorbonne, l’Institut, le Collège de France, et j’institue la Nouvelle Connaissance ! « Dépassons l’herméneutique des Lumières ! » comme nous l’ordonne le Pape François le 26 mars 2019 à l’Université du Latran, avant de lancer à propos de l’épisode des trois jeunes d’Israël jetés dans la fournaise par Nabuchodonosor : « Être enveloppé par les flammes et rester sain et sauf : c’est possible avec l’aide du Seigneur Jésus, le Fils de Dieu, et de la brise de l’Esprit Saint » !!! 
            Et allez donc, en avant pour la Guerre Sainte des Derniers Temps ! Entre la Révolte des Maillotins et le Carnaval Sanglant !... Fanatisme paraclétique ! Radicalité transcendantale ! Double dose de forfaits dans la coupe ! Dans le sillon de l’Esprit de Vérité ! Qu’on les jette tous dans l’étang de feu ! Extermination des nations païennes ! Festin de noces de l’Agneau !


« Assez de jérémiades, des ézéchièleries ! », demande Nabe.


            Alors, bien sûr, la réalité est tout autre. On a une homélie un peu sinistre d’un côté,


et de l’autre une émouvante Messe de Noël sur un rond-point du Nord…



Il faut tout de même avouer que c’est bien peu…


            Et l’islam, au fait ? Et les arabes ? Ils étaient bel et bien présents sur les Champs lors de la manif du premier décembre ! « Le premier acte, ils sont venus en masse et ont tout cassé, dont l’œil (prémonitoire) d’une statue de la République en plâtre dans le musée de l’Arc de Triomphe où ils avaient pénétré par goût saint du saccage » (p. 24). Heureusement qu’ils n’obéissent pas aux diktats du Facebook Groupe Syndicats CGT, les arabes…
            Alors pourquoi sont-ils rentrés chez eux, se désolidarisant du mouvement dès la mi-décembre ? Nabe évoque une consigne leur conseillant de ne pas se mêler aux GJ : « On va immédiatement être identifiés et arrêtés ».
            Sur ce plan comme sur tous les autres, Marseille est une exception : les arabes sont présents en masse chez les GJ depuis le début, avec mon ami Omar Djellil en première ligne, sans petite caméra pour s’auto-filmer comme tous les connards. Omar m’a clairement expliqué un truc : dans tout le pays, les arabes se félicitent de ce que les français apprennent enfin ce qu’est la violence policière de masse.
            Alors le mouvement des GJ a été un immense échec, c’est certain. Mais il a généré deux effets clairement positifs : 1) tout le monde sait désormais pertinemment que les journalistes sont – par incompétence, paresse ou couardise – des soldats indéfectibles du pouvoir ; 2) le peuple français de souche, de droite comme de gauche, connaît désormais la réalité physique du coup de matraque dans la gueule.
            Et les prochains mouvements insurrectionnels, qui seront menés par les enfants des GJ qui, eux, n’auront vraiment rien à perdre puisqu’ils ne seront pas salariés et n’auront aucun crédit à rembourser, ne se rapprocheront-ils pas le plus dangereusement possible du concept hautement subversif de la Révolution intégrale ?
            Netchaïev sera de retour, et il n’aura assurément pas la gueule de Vincent Lindon !


            La religion de Serge Netchaïev, c’est la Révolution.
            « Ca n’aurait pas fait de mal aux Gilets éborgnés de jeter l’œil sur quelques-uns des préceptes du Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev, co-écrit avec Bakounine en 1868 ! » (p. 88). Nabe expose les premiers articles du Catéchisme dans l’avant-dernier chapitre de son ouvrage. Daté de 1868, on est en plein dans le sujet.
          « En ce qui concerne ce monde civilisé, [le révolutionnaire] en est un ennemi implacable, et s’il continue à y vivre, ce n’est qu’afin de le détruire plus complètement » ; « Il méprise l’opinion publique. Il méprise et hait dans tous ses motifs et toutes ses manifestations la moralité sociale actuelle. A ses yeux il n’y a de moral que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l’empêche est immoral ».
            C’est le septième article qui me marque tout particulièrement : « Le caractère du véritable révolutionnaire exclut tout romantisme, toute sensibilité, tout enthousiasme ou élan. Il exclut même la haine et la vengeance personnelles. La passion révolutionnaire étant devenue sa seconde nature, doit s’appuyer sur le calcul le plus froid ». Au-delà de l’accusation sans doute un peu trop facile de nihilisme (ne serait-ce pas plutôt du toutisme ?), au-delà de l’idéologie profondément anti-tsariste de l’organisation para-netchaïevienne Narodnaïa Volia, je suis persuadé que la raison principale pour laquelle Dostoïevski avait fait de Netchaïev un Possédé se trouve dans ces lignes. L’orthodoxe mystique auteur du Discours sur Pouchkine ne pouvait que condamner une doctrine basée sur l’exclusion de « tout enthousiasme ou élan », et même de l’amour, comme le précise le sixième article du Catéchisme : « Sévère envers lui-même, [le révolutionnaire] doit l’être envers les autres. Tout sentiment tendre et amollissant de parenté, d’amitié, d’amour, de gratitude et même d’honneur doit être étouffé en lui par l’unique et froide passion révolutionnaire ».
            Nabe rappelle page 87 que Dostoïevski s’était servi de Netchaïev « pour fabriquer le Chigalev de ses Possédés qui assassine pour rien le pauvre étudiant Chatov ». Et, par ailleurs, les phrases de Ramuz à l’encontre des bolcheviques et du communisme matérialiste - dans un surprenant chapitre où Nabe fait dialoguer Besoin de grandeur du protestant vaudois avec Mea Culpa - leur reprochant d’avoir « une haine d’espèce singulièrement redoutable, car ils aiment l’homme pour lui-même, ils ne l’aiment pas en Dieu » : ne les dirait-on pas expressément adressées à Netchaïev en personne ?

            Il se joue en ce moment à Paris une superbe adaptation théâtrale du livre de Nabe. Paco Balabanov est un Luis Rego intensément lyrique mimant à merveille la photocopieuse conspi, sans aucun accessoire. Il finit par brandir sur scène un drapeau noir géant, certainement taillé dans la chemise de Pantagruel, déclamant le dernier chapitre avec une vibrante ardeur.
            « Gilets noirs et casseurs jaunes démontent les panneaux de contreplaqué qui avaient été cloués pour protéger les magasins et les accumulent par terre comme dans une galerie à ciel ouvert ».




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