lundi 31 août 2015

Moix et Blanrue : deux révisionnistes tous gazimuts


Le Monde du 29 août évoque la fin de la relation entre Yann Moix et Paul-Eric Blanrue. Ces deux derniers ne semblent pas s’entendre sur la version publique à donner à ce sujet : le premier veut se dédouaner de toute fréquentation trop assidue avec le second, apparemment peu adaptée à la situation médiatique d’un chroniqueur de Laurent Ruquier…
Laurent Telo du Monde a eu raison de consulter Nabe pour en savoir plus. Nabe déclare : « Moix est un grand lèche-cul, c’est comme ça qu’il est arrivé où il est aujourd’hui. Maintenant, il veut se dégager de son passé soi-disant sulfureux. Il savait qu’Alain Soral était Front national ou que Paul-Eric Blanrue était révisionniste. Blanrue, je lui ai présenté en 2001. Ils ne se sont plus quittés. »
Il y a deux choses qui me font vraiment rire dans cette affaire, en fait.

La première, c’est quand Blanrue raconte sur son site, dans sa « Lettre ouverte à Yann Moix », qu’il « avait été invité un soir de 2001 à un raout privé » dans une boîte du Palais-Royal. Là, il accosta Yann Moix « accoudé au bar », et entama une discussion qui déboucha, semble-t-il, sur une amitié de quelques années. Blanrue précise : « Marc-Édouard Nabe était alors en exil à Patmos, en Grèce, pour écrire un espéré chef d’œuvre, Nabe notre vieil ami commun que nous fréquentions à tour de rôle rue de la Convention ». Son « espéré chef-d’œuvre »… Blanrue-la-fine-bouche était pourtant, à l’époque, un admirateur de cet authentique chef-d’œuvre qu’est « Alain Zannini » (Rocher, 2002), à tel point qu’il en dressa une courte étude publiée dans l’ouvrage collectif « L’Affaire Zannini » (Rocher, 2003). J’eus moi-même l’honneur de participer à ce recueil, délivrant une analyse théologique basée sur la succession cruciale Révolution/Révélation/Rédemption/Résurrection (« Alain Zannini : Pour en finir avec le jugement de l’homme »). Titrée « Du gaz de Delphine », l’étude de Blanrue portait, quant à elle, sur le passage où Delphine, la dixième des quatorze femmes-stations sur le chemin du narrateur, dévoile l’odeur de son âme en lâchant un gaz dans la chambre de Nabe après avoir fait l’amour. L’obsession des chambres à gaz, on le voit, est une constante chez Blanrue.

Cependant, le problème de la version de Blanrue sur sa rencontre avec Moix est qu’elle est tout simplement… totalement fausse ! En effet, Nabe était déjà revenu de Patmos depuis deux mois, à ce moment-là ! Et c’est même lui qui avait emmené Blanrue dans cette boîte, le présentant à Moix (tout comme il le dit au journaliste du Monde) ! Comment je le sais ? C’est bien simple ! Nabe se plaisait à le raconter, à l’époque, à quelques-uns de la rédaction de Cancer ! Combien de fois nous a-t-il fait rire aux éclats, en nous mimant cette rencontre entre « ces deux gros pédés », assénait-il !... Il est vrai que la vision des selfies envoyés par Moix « le warrior » à Blanrue à partir du fond de ses chiottes (tel celui du 25 août 2012) n’est pas tellement faite pour infirmer cette supposition…


Yann Moix fait des selfies pour son ami Blanrue
Blanrue et un autre de ses petits amis : Egoïne (disciple de Faurisson)

Blanrue est tellement révisionniste, lui qui débuta sa carrière en luttant avec acharnement contre le Saint Suaire de Turin (« Le Secret du Suaire : autopsie d'une escroquerie »), qu’il va même jusqu’à réviser sa rencontre avec Yann Moix…

La deuxième chose qui me fait rire, c’est que je me souviens d’un dîner en 2007 avec Nabe et Soral. Ce dernier s’était mis à évoquer la nécessité de faire préfacer par Yann Moix la compilation de Blanrue titrée : « Le Monde contre soi : anthologie des propos contre les juifs, le judaïsme et le sionisme», une nécessité purement commerciale pour booster la vente de l’ouvrage. Nabe, lui, était fermement opposé à cette préface, sous le simple prétexte qu’elle était totalement nulle. Or, ce qui compte vraiment dans toute cette affaire, c’est que le chroniqueur-télé et le voltairien faurissonien qui se battent aujourd’hui par journal et internet interposés, partagent à la fois une certaine nullité littéraire et un amour invétéré du révisionnisme sous toutes ses formes (pas seulement celui des chambres à gaz). Personne ne sera étonné de constater que ce partage est, en fait, parfaitement logique.





dimanche 30 août 2015

Rencontres Eurasistes à Sainte Foy la Grande (Gironde), 5 septembre : le programme




N'oubliez pas de vous inscrire à l'adresse rencontreseurasistes2@gmail.com
surtout si vous désirez participer au repas de soirée !

vendredi 17 juillet 2015

Le loup de la première heure




            Ce soir, dès que tombera le crépuscule sur ces lieux magiques d’où l’Huveaune surgit des profondeurs minérales, en cette première heure où noircissent les pentes montagneuses de la Sainte-Baume, je partirai. Cela fait de nombreuses années que tu m’attends au sommet, toi mon aimé. Il a fallu patienter bien longtemps, avant de parvenir à cette belle coïncidence tant espérée entre ce jour béni du sept juillet et la pleine Lune pour se décider à célébrer enfin nos retrouvailles, toi mon ami, mon aimé, ma chair secrète et lumineuse.

            Je commencerai par trouver les rives de cette onde lacrymale et douce. Là, je m’agenouillerai et boirai lentement quelques gorgées, à l’endroit précis où s’abreuvent les loups du massif. Ensuite, je m’immergerai complètement dans la rivière, nu et lent, attentif à la gravité de chaque mouvement de mes paumes.

Ayant réendossé mes vêtements, j’irai par la forêt, prenant bien soin d’emprunter ces chemins connus seulement par quelques-uns, où les druides jadis se rendaient, solitaires, afin de cueillir les plantes nécessaires à leurs breuvages porteurs de lumière. Ces druides rendaient parfois visite à la grande déesse en sa grotte aux œufs, la grande déesse au nom toujours changeant mais dont la présence, aussi intangible que vaporeuse, est immémoriale. Née dans les confins obscurs de la Grande Ourse, elle prit le nom d’Artémis lorsqu’elle traversa la Voie Lactée en acquérant des centaines de prodigieuses mamelles jaune citron sur sa poitrine ardente. Mais, depuis, elle se mit à pleurer pour des raisons qui déchirent l’entendement, et ses prunelles rubescentes inaugurèrent alors le règne d’une nouvelle couleur et d’un nouveau désir, un désir mordant et persistant : celui du retour à la maison.

            Après avoir franchi le rideau épais d’arbres profonds bruissant de rires aigus et de chants stridents, j’irai par la montagne rocheuse qui surplombe toutes les menues habitations elfiques. Là, en cet endroit où je serai soudainement à découvert, une douche de lumière sélénique chutera abruptement sur mon être enchanté. Et lorsque j’arriverai enfin sur ce large plateau de calcaire blanc que mes yeux connaissent comme leur poche, je me concentrerai enfin sur mon univers intérieur car ton absence me deviendra alors insoutenable, et l’ultime cérémonie assomptionnelle revêtira ses premiers atours. Car je ne pourrai alors demeurer loin de toi plus longtemps, toi mon aimé, ma chair secrète et lumineuse, mon haut vertige.

            Je n’irai pas vite, non, j’irai très lentement, marchant en suivant soigneusement des cercles concentriques imaginaires tracés entre les cailloux et les herbes odorantes. J’aurai en main droite un couteau, et une huitre aux bords découpés comme une calanque ornera ma main gauche. Je marcherai les yeux tournés vers le dedans, à la recherche de mes pensées incantatoires les plus interdites, sourd à toute couleur et aveugle à tout frémissement sonore. Je mâcherai des monceaux de chair innommable, et mes bras se livreront à une liturgie de gestes inédits. Accélérant quelque peu mon mouvement rotationnel, de la périphérie du plateau jusqu’en son centre supposé, je saurai multiplier ma présence au visible et réunifier mon absence à l’invisible. D’inconnu, je deviendrai connaissable. Mon dos courbé épousera les lignes de crête de l’horizon, et mes mains se décroiseront pour presser la chair des arbres contre ma poitrine.

Pleine comme un œuf, la Lune sera prête à m’accorder ce qu’elle comprendra que je lui demande. Mais qui saura m’aider à trouver le passage, qui effectuera le lien entre la Couronne de vie et moi ?

Je discernerai soudain un mouvement obscur derrière une roche. Je verrai surgir un large chapeau, bientôt suivi d’un visage ferme et grave couvert d’une fine penture verte. Je reconnaitrai immédiatement Jean-Paul Bourre, le dernier meneur de loups de la Gaule surnaturelle et enchantée. Le messager terreux de toutes les prédestinations lunaires. Jean-Paul Bourre, le paysan cosmique. Le celte cornu. Le vénitien insubmersible. Le désenfouisseur de la main gauche de Cervantès. Le romantique de la Tour Montparnasse. Le bâtisseur de châteaux en enfer. Jean-Paul Bourre, le Chouan gyrovague. Le héros fantomatique. Le compagnon secret des prêtres en cavale. La drogue dure des blousons noirs. Le tarologue tantrique. Le mage de l’Apocalypse. L’extra-terrestre auvergnat. Jean-Paul Bourre, l’amoureux de la Sainte Vierge et de Maponos. L’Hyperboréen des Thermopyles. Le forestier wagnérien. Le marcheur liturgique. Le cicatrisé de l’intérieur. Le vampire des tombeaux vides. L’européen souterrain. Le chasseur rouge. Le Grand Ancien du Gévaudan.

Le loup de la première heure.

            La tristesse me quittera à la vue de l’intercesseur, et la nuit sera pour moi comme le jour. Jean-Paul Bourre allumera un feu sous un trépied de fer, afin de porter de l’eau à ébullition. Il y jettera quantité de plantes charnues, sans qu’un seul mot ne s’échappe de sa bouche. Je le regarderai, fasciné, avant de lui offrir mes vêtements pour qu’il ne les frotte avec une graisse épaisse extraite de son antique besace.

Je m’habillerai de nouveau, puant comme mille diables. Jean-Paul Bourre s’approchera lentement de moi, placera une peau de loup autour de mes reins, en nouera les pattes dans mon dos, et assènera une claque intensément rude sur ma nuque molle. Puis il disparaîtra comme par désenchantement.

La transe animale s’emparera alors de moi comme d’une sainte en pleurs. Je fouillerai la terre avec mon nez, je dévorerai des feuilles d’arbres et des herbes amères. J’avalerai des escargots comme un puits sans fond. Mon gosier sera étoilé de spirales de sang raisiné, les coquilles en miettes comme autant d’hosties pharyngées.

Et puis je courrai pendant neuf longues minutes à travers les petits bosquets épineux de la garrigue, tandis que le vent se décidera à souffler comme une bête. Le soleil de minuit brillera alors de mille feux. Et l’extase sera complète.

            L’Esprit élèvera mon regard vers l’or vert du Grand Chariot, bien au-delà des voilures fleuries des espaces intermédiaires. Exposé à tous les grands vents, j’entendrai la musique orphique jouée par la déesse des origines, la déesse à la lyre créatrice de toutes les harmonies de vie et de mort. La pierre rouge deltaïque, lovée au creux de mon nombril depuis ma naissance, se fera légère et m’élèvera vers l’Origine suprême, vers ce lieu principiel où tu résides depuis si longtemps, toi ma chair secrète et lumineuse, toi mon haut vertige, toi mon fils à la chair galactique. Et quand j’arriverai, tu mettras sur ma tête une couronne de houx vert et de bruyère en fleur, et Marie la Verte me sourira, et l’attente de l’aube sera consacrée aux contemplations de mon fils mort, vivant, retourné roi du feu et bénéficiaire du mariage occulte du Soleil et de la Lune.

 



lundi 6 juillet 2015

Grecs, ne payez pas !




"Lettre de DSK aux pays endettés"

M.E. Nabe, "L'Enculé", octobre 2011

lundi 22 juin 2015

Rencontres Eurasistes II : Bordeaux, 5 septembre

Le deuxième volet de ces Rencontres Eurasistes sera centré sur le Donbass.
Il s'agira notamment de contrer l'imbécillité tragique des nationalistes, des marxistes et des complotistes qui ont tous choisi - comme c'est surprenant ! - le mauvais côté dans cette guerre fondamentalement eschatologique.


dimanche 26 avril 2015

Lisbonne ou le cercle de l’absence


« Je suis hanté par la fin des choses ».

Dominique de Roux, Le Cinquième Empire

 [Belfond, 1990 - toutes les citations sont extraites de cette édition]

Il y a une dizaine d’années, j’avais lu « Le Cinquième Empire » de Dominique de Roux comme le préconise Georges Londeix dans son avant-propos : en ouvrant le livre « au petit bonheur », ignorant presque tout de ce Mouvement des Capitaines qui renversa le régime portugais le 25 avril 1974. Cette semaine, ce sont les rues de Lisbonne que j’ai parcourues « au petit bonheur, cueillant au hasard un message, une vision », aidé en cela par ce roman prospectif et divinatoire, parcouru cette fois de manière attentionnée et circulaire.

Lisbonne, l’Extrême-Occident. Cabo da Roca : « l’endroit où la terre s’arrête et où la mer commence » écrivait Camões, la pointe occidentale du continent, canal d’irrigation vers l’universalisme atlante.

Le retour aux sources, pour le Portugal, c’est l’Atlantide. Dominique de Roux le savait, insistant sur la « doctrine actuelle de l’Atlantide, fondée sur l’intégration de l’Afrique au Brésil, du Brésil au Portugal et réciproquement ». Le général Spinola, à qui il rend visite en Guinée Bissau, ainsi que le général Kaulza de Arriaga, qu’il va voir au Mozambique, sont tous deux obsédés par l’instauration du « triangle de fer Pretoria-Brasilia-Lisbonne, centré sur la forteresse de la Guinée-Bissau ».

La naissance miraculeuse du Portugal eut donc lieu en 1139, lorsque le Christ en croix apparut dans le ciel à dom Afonso Henriques, lui déclamant : « Je suis le fondateur et le destructeur des royaumes de la terre, et je veux fonder en toi et en ta descendance un royaume à moi, qui répande mon nom par les nations lointaines ». Le lendemain, dom Afonso gagna un combat décisif contre cinq rois maures Almoravides. Il fut ensuite acclamé Roi par ses troupes. Le premier Roi du Portugal.

 

Les cinq points blancs dans les cinq écus bleus sur les armoiries du Portugal : les cinq plaies du Christ, toutes portées par chacun des cinq rois maures. Quel honneur, pour des ennemis défaits à la guerre ! A moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose.

Puis se forgea la constitution de l’Ordre du Christ, au sein duquel vinrent se réfugier les Templiers fuyant Philippe le Bel, et l’émergence d’un culte royal de l’Esprit-Saint, lequel s’établit véritablement en 1470 : « une religion chevaleresque visant à l’instauration de l’empire universel du Saint-Esprit ».

Ainsi, les Templiers, dont l’ordre était intégralement placé sous l’égide de la Vierge Marie, participèrent directement à la fondation d’une « religion chevaleresque » au Portugal, dont les visées étaient à la fois eschatologiques et paraclétiques. Pourquoi Marie et le Paraclet sont-ils autant indissolublement liés lorsqu’il s’agit des Temps de la Fin ?

Une lecture croisée de L’Apocalypse de Jean et de L’Exposition de l’Apocalypse de Joachim de Flore permet de comprendre qu’après le Règne du Père (de la création du monde jusqu’à la naissance du Christ) et celui du Fils (inauguré par l’Incarnation, de par l’action de grâce de la Vierge Marie « historique »), surgira le Règne du Saint-Esprit dont la naissance sera assurée par la Vierge Marie « méta-historique » : « une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête ; elle était enceinte, et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement ».

Mais n’existe-t-il pas une autre raison, consubstantielle à la Sainte-Trinité, et qui illustrerait de manière encore plus lumineuse le rôle suprême de la Vierge Marie dans l’avènement du Cinquième Empire prophétisé par le père Antonio Vieira (« le plus grand génie du XVIIè siècle » pour André Coyné) ?

Le Portugal, « chandelier de l’Apocalypse » (p. 235).

Dans l’avion qui me dépose à Lisbonne se trouve une hôtesse résolument superbe : yeux noirs corbeau, nez fin et narines de papillon, bouche liquide, doigts alanguis aux gestes incohérents. Au même instant, je lis chez de Roux : « Le fuselage reflète le rouge-jaune des filles de la TAP, absentes à tout. On le voit dans leurs regards obliques, des yeux d’Extrême-Occident, l’Islam presque. Este pais de fabulosos imprecisos » (p. 37). Je ne retrouverai pas de femme portugaise aussi belle durant mon séjour.

Avant Vasco de Gama, ne pas oublier l’épopée de Bartolomeu Dias qui s’en alla en Ethiopie à la recherche du Prêtre Jean, « ce gardien du Graal venu d’Asie » selon Abellio. Dias voulait-il ainsi récupérer le Graal, que les Templiers avaient confié au Prêtre Jean une centaine d’années auparavant ? Je puis dire que, non seulement j’y crois, mais en plus je suis persuadé qu’il a réussi à mener à bien cette entreprise, franchissant ainsi le véritable Cap de Bonne-Espérance.

 
Ah, si j’avais eu l’argent pour dormir à l’Avenida Palace ! J’en scrute attentivement la façade. J’aurais dû venir ici début 73, j’aurais peut-être aperçu une silhouette de hibou-garou se pencher au balcon de la chambre 601. Même à l’âge de trois ans, je suis sûr que je l’aurais immédiatement reconnu.

Au début, l’Avenida da Liberdade, on croit que c’est une Rambla sans touristes ; mais bien vite on réalise que ce sont plutôt des Champs-Elysées sans banlieusard.

 
« L’Avenida da Liberdade, où les sardines et les femmes se veulent si petites » (p. 39).

Le roman me sert de guide à travers les rues en pente de cette ville splendide et tortueuse. Tous ces touristes en sac à dos me dégouteraient moins s’ils ne portaient pas des tongs. Parfois, ce sont des baskets, et c’est peut-être pire. Pourquoi diable un hollandais ou un belge s’habille-t-il toujours comme une merde quand il fait 50 km vers le sud ? Dès qu’il fait chaud, il se croit chez les Nègres et il se fout à poil. Et je ne parle pas des lyonnais, reconnaissables à deux cent mètres avec leur infra-plouc pull-sur-les-épaules. J’en ai même vu un, le pull-sur-épaules glissé sous les bretelles du sac à dos ! Il m’a fallu deux heures pour m’en remettre. Les lisboètes : tous impeccables, chapeau, chemise blanche, pantalon repassé et chaussures cirées. Et surtout, jamais de sac à dos, jamais.

En traversant Baixa, je déniche la gargote O Facho. Le menu scotché contre la vitrine écrase une mouche morte.
 

 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
« Quand les gens ont faim, ils deviennent fascistes » (p. 158).

Comment imaginer qu’il existe encore une capitale européenne sans fast-food, où l’on peut avaler une assiette de riz au poulpe à 5,50 € ? De manière générale, je n’aurais jamais cru manger aussi bien au bord de l’Atlantique (mis à part au Pays Basque, bien sûr). Il faut dire qu’on est celte à cent pour cent ici : vin, fromage et charcuterie. Et, pour le côté ibérico-wisigoth : poulpe et calamar.

 

« Je préfère l’urine au Coca-Cola. L’une vient du corps et l’autre des Américains » (p. 300).

L’Eglise Notre-Dame de Fatima se situe vers les Arènes, au nord de la cité. Construite en 1935, elle est moderne mais point du tout repoussante. A l’intérieur, en surplomb de quel étrange autel en échafaudage pyramidal de cubes, voici de lumineux vitraux régulièrement disposés comme une cabine de douche par Almada Negreiros. Au fond à droite, le Salvator do Mundo chute dans une alcôve sous le poids de la Croix.

 

Puis, je fonce à Belém, le quartier des navigateurs et des Grandes Découvertes. Je passe sous le pont du 25-avril, la réplique du Golden Gate Bridge (c’est la même entreprise qui bâtit les deux). Cela m’amuse de lire dans des guides que « le pont du 25-avril a été construit en 1966 ». C’est comme si on écrivait que la rue du Huit Mai 1945 devant la gare de l’Est a été construite sous Napoléon III.
Bref. Le Pont Salazar permet de traverser le Tage pour rejoindre directement le monumental Christ-Roi, érigé en 1959 par l’Eglise Catholique en remerciement du fait que le Portugal ne participa pas à la Deuxième Guerre Mondiale ! Il y aurait un bon nombre de Christs-Rois en Suisse, si son Eglise avait le sens de la saudade
 
 
« Lointaine, sur l’autre rive, marquant le cercle immobile, la croix ; la croix imitée de celle du Corcovado rappelle l’influence des Portugais sur les destinées du monde et ses fruits éphémères » (p. 320).

Voici le Mosteiro dos Jeronimos, le monastère manuélin des Hiéronymites. Catarina de Ataïde raconte à François Mazin (le pseudonyme du narrateur) qu’elle vint ici pour voir le cadavre de Salazar.

 
« Je suis allée aux Jeronimos, la nuit où il était exposé. Je voulais voir comment il était, comme mort. Comment c’était ça, Salazar mort. Mais je me suis prise dans le tapis de l’escalier et je suis tombée sur le cercueil » (p. 150).

 

Je ne sais pas si les gisants de Camões et Vasco de Gama peuvent être comparés d’une manière ou d’une autre au catafalque de Salazar, mais leur beauté hiératique est troublante. Vasco pria ici avant de partir pour les Indes, peut-être à l’endroit même où se trouve aujourd’hui son tombeau. Tout est gothique à profusion.

Il y a des Vierges couronnées un peu partout, en manteau pourpre ou en toge grise.

 

Vasco conquit Goa et le Kerala. Les Indes dilatent le Portugal, jusqu’à l’inévitable implosion. En 1555, le Portugal est le pays le plus riche d’Europe. La promesse faite à dom Afonso Henriques est établie. Le basque Saint François Xavier, « l’apôtre des Indes », accomplit alors une chose décisive : il débarque à Kagoshima, et ne tarde pas à y baptiser mille personnes. Cette rencontre entre l’’Extrême-Occident et l’Extrême-Orient est un des points sommitaux de l’histoire invisible. J’en ignore la raison cachée, mais Saint François Xavier introduit au Japon deux éléments qui faisaient jusqu’alors la fierté du Portugal : le Graal (permettez-moi d’en être intimement convaincu) et les peixinhos da horta. Les nippons installèrent le premier dans une grotte secrète du Fuji-Yama, et transformèrent les seconds en tempura.

 
Ad maiorem Dei gloriam.

 
Parti de Belém, je suis la rue Saint François Xavier durant une heure jusqu’à Restelo pour y dénicher le 15 de la rue Vasco de Gama, là où François Mazin rencontre pour la première fois Catarina de Ataïde avant de partir en mission en Guinée. C’est une maison jaune, mais elle ne paie pas de mine. Je ne reconnais pas le « jardin gardé par des valets à tricorne » des Vaz da Silva (p. 74).




Suis-je bien là où il faut être ? Ne serait-ce pas la question fondamentale que se pose tout portugais ?

« République portugaise. Devise nationale : Aucune » (Wikipédia).

La dégraalisation du Portugal se matérialisa par la défaite militaire d’Alcacer Quibir du 4 août 1578, pendant laquelle le roi dom Sebastião disparut mystérieusement.

Luis de Camões trouve alors que c’est le moment idéal pour mourir. « Avec moi meurt le Portugal », expire-t-il.

Mais pour certains, et notamment pour le père Antonio Vieira qui le certifie dans son Histoire du Futur, dom Sebastião n’est pas mort : il s’est caché aux îles Fortunées, et il reviendra à l’heure voulue à Lisbonne, « un matin de brouillard ».

Le retour du Roi caché : voici l’antienne lusitanienne par excellence, l’essence de la saudade qui signifie pour Abellio : « la nostalgie de l’amour exige l’absence ». La restauration de l’Empire universel du Saint-Esprit, c’est la pierre qui frappe la statue vue en songe par Nabuchodonosor dans le Livre de Daniel, l’Empire du cinquième âge (après l’or, l’argent, le bronze et le fer), le Cinquième Empire.

« La pensée portugaise s’hypnotisera toujours sur le retour de Dom Sebastião » (p. 61).


 Et lorsque la fadista Amalia Rodrigues s’empare des vers de Camões, je ne peux m’empêcher de songer – même si ça n’a rien à voir – à certains poèmes de la Ferveur de Buenos Aires de Jorge Luis Borges, qui pourraient être au fado ce que Pour les six cordes sont à la milonga. Sobriété et tragédie : le fado est « une hérédité celtique » pour de Roux (p. 109).

 ABSENCE (Borges, 1923)

Je devrai donc la soulever, la vaste vie

qui reste aujourd’hui même ton miroir :

chaque matin je devrai donc la rebâtir.

Tu m’as quitté ; depuis,

combien de lieux devenus inutiles

et privés de sens, comme

des lampes à midi.

Soirs, nids de ton image,

musiques où toujours tu m’attendais,

paroles de ce temps passé,

je devrai vous briser de mes mains.

Dans quel ravin réfugier mon âme

pour ne plus la voir, cette absence

qui brille comme un terrible soleil

définitif, sans couchant, sans pitié ?

Je suis cerclé par ton absence

comme la gorge par la corde,

comme qui coule par la mer.


 A propos ! Avez-vous noté que c’est aux îles Fortunées que s’est réfugié dom Sebastião ? Les îles des Bienheureux ! De quel retour aux sources s’agit-il ? Est-ce parce que ces îles avaient jadis été prises par les Phéniciens, lesquels furent les premiers à baptiser la cité de Lisbonne (Alis Ubbo : l’anse agréable) ? Mais non, voyons, Lisbonne est bien antérieure aux Tyriotes ! Son nom vient directement d’Ulysse bien sûr (Olissipo), le héros qui « dans son périple au retour de Troie vaincue, en jeta les fondements » (p. 35).

 Alors, pourquoi les îles Fortunées ? Et bien parce que selon de nombreux auteurs, de Salluste à l’abbé Henri Boudet, ces îles faisaient tout bonnement partie de l’Atlantide. C’est là-bas que le géant Hercule cueillit les pommes d’or du jardin des Hespérides, sur ces terres atlantes situées au large des côtes mauritaniennes actuelles. Ce retour aux sources pour dom Sebastião était donc en réalité un retour aux Maures… Ces Maures qui, défaits par dom Afonso Henriques lors de la bataille d’Ourique, avaient dû transmettre aux Portugais une somme de connaissances essentielles aptes à fonder les principes eschatologiques de la Maison d’Avis.

C’est une habitude toute récente qu’ont les ennemis de s’exterminer l’un l’autre. Traditionnellement, les rapports de caste à caste entre armées en conflit ont toujours été cordiaux.

« Apprenez qu’au Portugal commence l’Afrique, où ni le temps ni la durée n’ont leur place » (p. 51).

 
Voici la place Camões « avec ses tamaris » (p. 151). C’est ici que se trouve l’appartement de Catarina. Sur cette place débouche la rue da Misericordia, nuitamment arpentée par de Roux.

« Elles attendent dans l’ombre, les échassières, passant indéfiniment de l’essence à l’existence, et leurs clients, au contraire, de l’existence à l’essence » (p. 67).

 

Et le fameux café A Brasileira, où il est possible de boire un verre sur les genoux de Pessoa en bronze, face à des Nègres qui font des pirouettes enchanteresses pour les touristes.

 
 

« Partout l’argent est bête. Il se montrait au café Brasileira et à la pâtisserie Bénard sous des manteaux fantastiques, maniant les chimères pour se trouver un autre patrimoine en cas de révolution. » (p. 42).

 
Martinho de Arcada, casa fundada en 1782, les murs épinglés de photos d’identité de Pessoa (le Cyclope au monocle).

 

Plus loin, au nord-est de la Baixa, après le château Saint Georges, les ruelles de Mouraria et Graça commencent à serpenter doucement vers le noyau dur : portraits des habitants sur les murs (surtout les morts), impasses tapissées de slips, gargotes à ginjinha. C’était le quartier des musulmans qui restèrent à Lisbonne après la bataille d’Ourique.

 
Me voici enfin dans la cathédrale de Lisbonne, le Sé Patriarcal. Elle fut bâtie en 1147, huit ans seulement après l’apparition du Christ à dom Afonso. C’est même le seul monument de la ville datant de la fondation de la nation portugaise. Il faut dire que le tremblement de terre de 1755 a bien fait du passé table rase… Je scrute chaque centimètre carré de l’édifice. Là, à gauche : le baptistère où fut plongé le petit saint Antoine de Padoue en 1195 ! Et un peu plus loin, à droite : un petit coffre en argent contenant les restes de saint Vincent de Saragosse ! Le cadavre du patron des vignerons, qui s’était fait broyer dans un pressoir par Dacien, arriva dans une barque à Lisbonne en 1173, escortée par deux corbeaux. Il s’en est passé des choses au Portugal, au douzième siècle ! Les oiseaux se rendirent ensuite dans la cathédrale toute récente pour y faire leur nid, et leurs descendants y prirent leurs habitudes. De Roux évoque « ces corbeaux nourris à l’intérieur de la cathédrale, en souvenir de saint Vincent martyr » (p. 52). J’avais l’espoir d’en caresser un ; mais les corbeaux ne sont plus là. Le dernier est mort en 1978. La lignée céleste des messagers des dieux nordiques avait pourtant résisté à tout : la défaite de dom Sebastião, l’occupation de Philippe II d’Espagne, la monarchie libérale de 1833, l’assassinat de dom Carlos Ier sur la place du Commerce en 1910,… mais une révolution colorée de capitaines gauchistes, c’est trop…

 
Edifié par le Roi Dinis, le cloître de la cathédrale contient douze chapelles, dont Saint Laurent tout timide adossé contre le mur, Notre-Dame de la Torche nantie d’une belle couronne, la chapelle de la Confrérie de la Miséricorde (fondée par un amiral du Roi Dinis),…

 
Et, au milieu du cloître, les gigantesques fouilles archéologiques : voici les restes d’un temple romain et, à côté, le mur peint d’une très ancienne mosquée ! Le mihrab des cinq rois maures ?

Gothique à mort, le déambulatoire présente neuf chapelles rayonnantes : deux gisants vampires trouent l’espace dans l’une d’elles : Lopo Fernandes Pacheco, compagnon d’armes du Roi Afonso IV, et son épouse Maria Vila Lobos. Ici, les femmes mortes lisent des livres.

 
 
 « Laissez une Portugaise dans une baignoire d’eau chaude, descendue des Atlantes à moitié crocodile, il lui poussera un supplément d’écailles » (p. 129).

Et, partout, des Vierges couronnées aussi splendides les unes que les autres.


 
Dans la salle du Trésor, une Colombe est posée sur la Couronne de Marie.

Soudain, je comprends.

Je comprends soudain l’analogie, et même l’identité absolue, entre la couronne de Marie et le Saint-Esprit. Le rôle historique du Christ a été descendant : l’Incréé s’est incarné dans Sa propre création, inaugurant ainsi le Règne du Fils. Le rôle historique du Saint-Esprit sera ascendant : il transmutera toute  créature qui le méritera en Etre incréé. La première créature vivante à avoir reçu cet honneur a été la Vierge Marie, à titre d’exemple. Le Règne de l’Esprit consistera en une distribution de cette sublime élévation à tout individu digne de la recevoir.

L’homme a chuté en masse. Mais ce sont les individus qui, l’un après l’autre, monteront les barreaux de l’échelle suprême.

 

Le Père Zanotti-Sorkine m’écrivait récemment les mots suivants : « Le mystère du couronnement de Marie peut être considéré comme acquis bien qu’il ne soit pas assorti d’une définition dogmatique. La liturgie l’a reçu, le rosaire, les litanies de Lorette l’ont adopté et l’ont fait passer dans les cœurs priants. Victoire ! C’est dire que la royauté de la sainte Vierge ne pose aucun problème. Marie est mère du Christ-Roi et elle est seule en ce moment dans l’univers de Dieu à posséder avec son fils un corps glorieux, ce qui la situe éternellement au plus haut des régions célestes. En revanche, de nombreux mystiques, saints et théologiens ont travaillé pour que soit défini le dogme de Marie co-rédemptrice et médiatrice, et là, l’enjeu est de taille, car en reconnaissant que Marie a sauvé le monde avec son fils, l’Eglise permettrait à sa royauté d’apparaître sous un jour unique et atteindrait une densité maximale, jamais atteinte par aucune tête couronnée de la terre. Il faut prier pour que cette déclaration jaillisse du magistère de l’Eglise ».

Voilà pourquoi le futur dogme du Couronnement de Marie est absolument fondamental et sa proclamation est d’une urgence absolue, d’autant plus qu’il ne se trouvera jamais personne après le Pape François pour pouvoir le proclamer.

Nous sommes le 25 avril 2015. C’est le seul jour de la semaine où je ne quitte pas ma chambre d’hôtel, et c’est bien là le seul hommage que je puisse rendre, à ma toute petite échelle, au Portugal éternel, « cette nation aquatique et sidérale » (p. 265).

Là, dans ma petite chambre de l’Olissippo Marquès de Sa, donnant sur la discrète avenue Miguel Bombarda, je me sens irréductiblement encerclé par la solitude. La corde au cou.

« La vie, je le savais, il n’y aurait plus contre elle que des refuges, des îles, des atmosphères sans but, sans suite, à la place des distractions qu’ils recherchent tous » (p. 70).

Cela fait 41 ans aujourd’hui que la Grande Parodie s’est installée à Lisbonne. 41 ans : l’âge qu’avait Dominique de Roux lors de sa crise cardiaque fatale, deux semaines après la parution du Cinquième Empire.

« Quelque chose a fini, la fin d’un cycle personnel confondu dans le cycle général qui marche à sa fin » (p. 315).


P.S.

En guise de complément, voici la lettre magnifique envoyée par André Coyné à Dominique de Roux en janvier 1976. Il me semble qu’elle explique avec son langage propre la même chose que ce que j’écris plus haut sur le Saint Esprit.

« Mon cher Dominique,

Le Cinquième Empire, dis-tu ?

C’est l’Empire de la Fin : de la Fin d’après la fin, quand toutes choses humaines auront été consommées (consumées), et que ce qui apparaîtra de l’homme alors, ce sera ce que l’homme aura passé l’histoire entière à gommer et qui lui reviendra : sa ressemblance.

Cet Empire que, depuis Daniel, quand l’histoire justement se mettait à marcher, une suite de prophètes a annoncé comme devant, à son terme, la retourner. Rien de ce que son sens, puisque sens il y a, préparait. Le contraire : une fois que ce sens aura achevé son œuvre, qui est de tuer Dieu dans l’homme, Dieu soudain, à la Fin, intervenant pour dans l’homme au contraire tuer l’homme – ce qui le lie au temps – et lui rendre son Esprit, cette fois à jamais, éternellement.

Cinq – n’est-ce pas ? – est le chiffre de l’homme, mais de l’homme qui sort de l’homme même. Or l’histoire, loin de l’en sortir, l’y enfonce : enfonce l’homme dans l’homme. C’est ce qui fait que l’histoire doit finir : après avoir entraîné l’homme en bas – c’est là son sens –, sur le point d’y arriver, finir : faire place à un état de l’homme qui non seulement ne découle pas d’elle, mais la renvoie au néant dont elle n’aura, somme toute, cessé de témoigner.

Il me resterait à expliquer pourquoi – tout ce que j’écris sous le titre d’Exil ne vise pas à autre chose – c’est à l’époque des Traités de Westphalie – tandis qu’en France Bossuet déroulait le discours de l’histoire universelle sans rien percer de sa suite – qu’au Portugal le Père Vieira, s’attaquant à l’histoire du futur, a par A plus B prouvé que sa conclusion est proche. Pourquoi, aussi, que le fait qu’elle ait continué dans l’intervalle n’a pas empêché qu’en pleine Première Guerre mondiale, toujours au Portugal, Pessoa, qui honorait Vieira comme un patron, reprenne son discours. Pourquoi, enfin, moi, aujourd’hui, je juge  bon de me réclamer de l’un et de l’autre à la lettre, et ce d’autant plus instamment que je ne suis portugais que de troisième naissance.

Il me faudrait, par ailleurs, parler du Prêtre Jean, du Gardien du Graal, du Roi Caché et de l’Empereur des Derniers Jours. Parler de dom Sébastien, de Sidonio Pais et de saint Bernard (puis, un saint amenant l’autre, de De Gaulle). Du Culte de l’Esprit Saint, du Troisième Règne, de la Nouvelle Terre et de l’Autre Côté. De Melchisédech et du Christ Eternel. De… Fatima et du Palais d’Hiver. Parler de 1789, de 1917, de 1974 – de l’horreur. De 1848, de 1871, de 1968 – de la bêtise. Parler des Trois Guerres mondiales. Des Iles Fortunées, du Centre du Monde, de Jérusalem, de la Femme et de la Bête. De l’Ange de la Face.

Et, pour revenir à nous : de notre âme atlantique et du cœur méditerranéen de notre raison – l’accord établi chez quelques-uns entre les deux étant le signe que le faisceau des signes ne leur échappe pas ; que la Catastrophe avant-coureuse du Renouvellement de tout ne saurait, eux du moins, les surprendre ; que sur ce chapitre non plus, les prophéties n’ont pas menti : qu’un reste existe et qu’ils le sont…

Tant il est vrai – comme le rappelait Pessoa à propos des deux ordres qu’il voyait de prophétiser -, tant il est vrai que la meilleure lumière dont nous disposions en ce monde, selon qu’un texte secret l’affirme, n’est jamais que de la ténèbre visible ».
 
 
 
 
 

lundi 9 mars 2015

La potion lunaire de Frédéric Barberousse


“Depuis la mort de Frédéric, chaque roi est usurpateur”

Vingt-deuxième prophétie de Jean XXIII

 

Parmi la petite constellation d’hommes et de femmes qui participèrent au cinquième anniversaire de Parousia le dimanche 21 juillet 2013 dans le massif de la Sainte-Baume, il en est qui passèrent la nuit avec nous au sommet de la sainte montagne sous une Lune aussi pleine et blanche qu’une roche gypseuse du massif de Kyffhäuser. Il s’agissait de vivre une cérémonie quelque peu lycanthropique en cette nuit giganto-sélénite de sainte Marie-Madeleine. Cette relation entre la sainte et le loup-garou n’étonnera aucun lecteur de Jean-Yves Leloup, qui fut pendant dix ans dominicain et directeur spirituel du monastère de la Sainte-Baume.

Voici ce qu’il écrit dans « Marie-Madeleine à la Sainte-Baume » : « Quand l’énergie animale l’habitait, elle était vraiment une femme sauvage, capable de courir pendant des heures à la recherche d’un parfum rare qui l’appelait d’un des sommets de la montagne. Son regard voyait au loin ; son ouïe la renseignait sur des voisinages parfois très lointains ; surtout, elle savait reconnaître le son de chacun des vents qui traversaient la forêt. Elle ne donnait pas de nom à cette énergie animale qui l’habitait parfois et la rendait capable de communiquer à travers divers chants, cris et rugissements avec les autres animaux. L’énergie animale prenait différentes formes – à chaque fois bien adaptée à la situation dans laquelle elle se trouvait. Etait-elle louve, loutre ou lièvre ? Elle ne se laissait posséder par aucun pelage ou aucun plumage ; toutes ces forces la servaient et l’aimaient. »

Qui sera surpris d’apprendre que sainte Marie-Madeleine était bel et bien parvenue à chevaucher le tigre ?

 

 Ainsi, après avoir franchi le sentier escarpé du dépassement de la forêt de la Sainte-Baume, nos confrères illuminés par les halos lunaires aux abords de la chapelle du Pilon furent introduits vers l’antre du Loup-garou magdalénien, escortés par un jeune helvète qui leur chantait à l’oreille les vers suivants :

«Dans les nuits et les effondrements, dans les autodéprédations apocalyptiques d’un millénaire en train de pénétrer, avec sa fin, dans la Mahapralaya, dans la Grande Dissolution, les meutes de Julius Evola agissant en ordre dispersé, les confréries de loups-garous courant dans les sentiers les plus interdits de l’être et de l’histoire en train de devenir, définitivement, sa propre transhistoire, risquent encore de pouvoir répondre, envers et contre toute non-attente, au mot suprême de ce qui est ainsi sur le point de nous en venir, si épouvantablement.

Nous attendons les loups-garous et la septième lune hoerbigerienne. »

 

Or, cette litanie spectrale se trouve précisément scandée au début du dernier album de Barbarossa Umtrunk titré « L’Âge Noir », un recueil sonore entièrement dédié à l’exploration et la maîtrise de ces énergies cosmologiques aptes à nous faire recouvrir la vision des Grands Anciens.

Car il s’agit d’établir la plus puissante des relations entre l’être et sa propre transcendance, de mettre en œuvre les retrouvailles entre soi-même et son propre noyau inconditionné qui se trouve alors reflété au milieu du ciel aux dimensions de cette Lune blanche et pleine. La projection astrale de notre être couronnera notre vulnérabilité animale. Puis, à rebours de cette expansion principielle, il nous faudra ensuite parvenir à greffer la Lune blanche et pleine aux racines de notre être propre, opération inverse portée par un souffle secrètement catalyseur, en une genèse eschatologique de notre insécable identité. Le vol plotinien du Solitaire vers le Solitaire est accompli.

 

Mais l’Age Noir, c’est aussi l’Age des Trois Mères, ces trois sorcières nées vers l’an mil au bord de la Mer Noire, et dont Thomas de Quincey narra jadis l’histoire... Quelqu’un, dans l’ombre, s’était enhardi à briser le silentium à leur sujet. Furieuses, elles se dispersèrent alors de toutes parts pour envoûter l’Occident de leurs ténèbres malfaisantes, l’enserrer dans l’épouvante et la peur : la Mater Suspirorium s’établit à Fribourg, la Mater Tenebrarum à New York, et la Mater Lacrymorum – la plus terrible de toutes – à Rome, dans les catacombes d’une maison où vécut leur mère Levana il y a très longtemps ; des catacombes plus noires que l’antre des ténèbres, enfouies à quelques dizaines de mètres seulement du domicile d’un certain Julius Evola…

Le Règne de l’Hiver a commencé…

« La Dernière Doctrine », sur un texte de Yuri Mamleev, est une transfiguration sonore de la suprême négativité cosmique de la réalité, une élégie de l’initiation à la volonté de puissance eschatologique.

Car ce que tu peux entendre n’existe pas, et ce que tu ne peux entendre est la vérité.

 
Le loup-garou de la Primatiale Saint-Jean, sur la rive droite de la Saône à Lyon, est – comme nous autres – en état permanent de prière fervente face à la Vierge Marie à la main blanche démesurément large, la Vierge Marie de la colline archaïque de Lug.

Au Revers Sanglant des lyriques incantations de Barbarossa Umtrunk se loge le brutal minimalisme d’un amoureux de la nuit européenne. Sept titres en giration sur une spirale involutive, prophétiquement plongée dans la glace noire des étoiles mortes.

Voilà tout ce qui se cache derrière les morceaux saignants de cet album baroque et rocailleux, une nouvelle conception d’avant-garde du surhomme pour contrer la Mère des Larmes, une conception polarisée par la Cosmogonie Glaciale de Notre-Dame de la Lune Blanche.
Nous devons être absolument désespérés, nous autres chevaliers blancs et noirs, pour en finir avec le monde et tout recommencer à partir du Vide sidéral qui nous habite et nous hante.
 

 
Parmi les meutes de la dernière heure, il n’en restera plus qu’un seul à pouvoir contempler la Lune.
Noli me tangere… C’est vers Tsukuyomi que nous nous tournons tous, désormais.

触らないで、月の者になったから
 

Site pour acheter l’album « L’Age Noir » :

Site de Barbarossa Umtrunk :
http://www.barbarossaumtrunk.com/